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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

beauté de la vallée. Il leur offrit du pain blanc, des fruits, du fromage et du lait. Puis il les mena dans son
potager qui était d'une fraîcheur et d'une propreté charmantes ; sur le mur qui recevait le soleil les

espaliers allongeaient leurs branches avec une exactitude géométrique ; les quenouilles des arbres

fruitiers s'élevaient à égale distance les unes des autres, bien régulières et bien fournies.

- Vous ne vous ennuyez jamais, monsieur le curé? demanda Quatrefeuilles.

- Le temps me paraît court entre ma bibliothèque et mon jardin, répondit le prêtre. Pour tranquille et
paisible qu'elle soit, ma vie n'en est pas moins active et laborieuse. Je célèbre les offices, je visite les

malades et les indigents, je confesse mes paroissiens et mes paroissiennes. Les pauvres créatures n'ont

pas beaucoup de péchés à dire ; puis je m'en plaindre? Mais elles les disent longuement. Il me faut

réserver quelque temps pour préparer mes prônes et mes catéchismes: mes catéchismes surtout me

donnent de la peine, bien que je les fasse depuis plus de vingt ans. Il est si grave de parler aux enfants:

ils croient tout ce qu'on leur dit. J'ai aussi mes heures de distraction. Je fais des promenades ; ce sont

toujours les mêmes et elles sont infiniment variées.

Un paysage change avec les saisons, avec les jours, avec les heures, avec les minutes ; il est toujours
divers, toujours nouveau. Je passe agréablement les longues soirées de la mauvaise saison avec de vieux

amis, le pharmacien, le percepteur et le juge de paix. Nous faisons de la musique.

- Morine, ma servante, excelle à cuire les châtaignes ; nous nous en régalons. Qu'y a- t-il de meilleur au
goût que des châtaignes, avec un verre de vin blanc?

- Monsieur, dit Quatrefeuilles à ce bon curé, nous sommes au service du roi. Nous venons vous demander
de nous faire une déclaration qui sera pour le pays et pour le monde entier d'une grande conséquence. Il y

va de la santé et peut être de la vie du monarque. C'est pourquoi nous vous prions d'excuser notre

question, si étrange et si indiscrète qu'elle vous paraisse, et d'y répondre sans réserve ni réticence aucune.

Monsieur le curé, êtes-vous heureux?

M. Miton prit la main de Quatrefeuilles, la pressa et dit d'une voix a peine perceptible.

- Mon existence est une torture. Je vis dans un perpétuel mensonge. Je ne crois pas.

Et deux larmes roulèrent de ses yeux,

CHAPITRE XIV ET DERNIER. UN HOMME HEUREUX

Après avoir toute année vainement parcouru le royaume, Quatrefeuilles et Saint-Sylvain se rendirent au
château de Fontblande où le roi s'était fait transporter pour jouir de la fraîcheur des bois. Ils le trouvèrent

dans un état de prostration dont s'alarmait 1a Cour.

Les invités ne logeaient pas dans ce château de Fontblande, qui n'était guère qu'un pavillon de chasse . Le
secrétaire des commandements et le premier écuyer avaient pris logis au village et, chaque jour, ils se

rendaient sous bois auprès du souverain. Durant le trajet ils rencontraient sou vent un petit homme qui

logeait dans un grand platane creux de la forêt. Il se nommait Mousque et n'était pas beau avec sa face

camuse, ses pommettes saillantes et son large nez aux narines toutes rondes. Mais ses dents carrées que

ses lèvres rouges découvraient dans un rire fréquent, donnaient de l'éclat et de l'agrément à sa figure

sauvage. Comment s'était-il emparé du grand platane creux, personne ne le savait ; mais il s'y était fait

une chambre bien propre, et munie de tout ce qui lui était nécessaire. A vrai dire il lui fallait peu. Il vivait

de la forêt et de l'étang, et vivait très bien. On lui pardonnait l'irrégularité de sa condition parce qu'il

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