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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux
l'ignorance des hommes les rendaient encore plus dures. La faim et l'amour, ces deux fléaux de la nature, y frappaient les malheureux humains à coups plus forts et plus pressés. Ils virent des maîtres avares, des maris jaloux, des femmes menteuses, des servantes empoisonneuses, des valets assassins, des pères incestueux, des enfants qui renversaient la huche sur la tête de l'aïeul, sommeillant à l'angle du foyer. Ces paysans ne trouvaient de plaisir que dans l'ivresse ; leur joie même était brutale, leurs jeux cruels. Leurs fêtes se terminaient en rixes sanglantes.
A mesure qu'ils les observaient davantage, Quatrefeuilles et Saint-Sylvain reconnaissaient que les moeurs de ces hommes ne pouvaient être ni meilleures ni plus pures, que la terre avare les rendait avares, qu'une dure vie les endurcissait aux maux d'autrui comme aux leurs, que s'ils étaient jaloux, cupides, faux, menteurs, sans cesse occupés à se tromper les uns les autres, c'était l'effet naturel de leur indigence et de leur misère.
- Comment, se demandait Saint-Sylvain, ai j e pu croire un seul moment que le bonheur habite sous le chaume? Ce ne peut être que l'effet de l'instruction classique. Virgile, dans son poème administratif, intitulé les Géorgiques, dit que les agriculteurs seraient heureux s'ils connaissaient leur bonheur. Il avoue donc qu'ils n'en ont point connaissance. En fait, il écrivait par l'ordre d'Auguste, excellent gérant de l'Empire, qui avait peur que Rome manquât de pain et cherchait à repeupler les campagnes. Virgile savait comme tout le monde que la vie du paysan est pénible. Hésiode en a fait un tableau affreux.
- Il y a un fait certain, dit Quatrefeuilles, c'est que, dans toutes les contrées, les garçons et les filles de la campagne n'ont qu'une envie: se louer à la ville. Sur le littoral, les filles rêvent d'entrer dans des usines de sardines. Dans les pays de charbon les jeunes paysans ne songent qu'à des cendre dans la mine.
Un homme, dans ces montagnes, montrait, au milieu des fronts soucieux et des visages renfrognés, son sourire ingénu. Il ne savait ni travailler la terre ni conduire les animaux ; il ne savait rien de ce que savent les autres hommes, il tenait des propos dénués de sens et chantait toute la journée un petit air qu'il n'achevait jamais. Tout le ravis sait. Il était partout aux anges. Son habit était fait de morceaux de toutes les couleurs, bizarre ment assembles. Les enfants le suivaient en se moquant ; mais, comme il passait pour porter bonheur, on ne lui faisait pas de mal et on lui donnait le peu dont il avait besoin. C'était Hurtepoix, l'innocent. Il mangeait aux portes, avec les petits chiens, cl couchait dans les granges.
Observant qu'il était heureux et soupçonnant que ce n'était pas sans des raisons profondes que les gens de la contrée le tenaient pour un porte-bonheur, Saint-Sylvain, après de longues réflexions, le chercha pour lui tirer sa chemise. Il le trouva prosterné, tout en pleurs, sous e porche de l'église. Hurtepoix venait d'apprendre la mort de Jésus-Christ, mis en croix pour le salut des hommes.
Descendus dans un village dont le maire était cabaretier, les deux officiers du roi le firent boire avec eux et s'enquirent si, d'aventure, il ne connaissait pas un homme heureux.
- Messieurs, leur répondit-il, allez dans ce village dont vous voyez, à l'autre versant de la vallée, les maisons blanches pendues au flanc de la montagne, et présentez-vous au curé Miton ; il vous recevra très bien et vous serez en présence d'un homme heureux et qui mérite sa félicite. Vous aurez fait la route en deux heures.
Le maire offrit de leur louer des chevaux. Ils partirent après leur déjeuner.
Un jeune homme qui suivait le même chemin, monté sur un meilleur cheval, les rejoignit au premier lacet. Il avait la mine ouverte, un air de joie et de santé. Ils lièrent conversation avec lui.
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