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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

les personnes heureuses du royaume. Le préfet de police, déférant à l'invitation du ministre, mit ses plus
habiles agents au service des commissaires et bientôt, dans la capitale, les heureux furent recherchés avec

autant de zèle et d'ardeur que, dans les autres pays, les malfaiteurs et les anarchistes. Un citoyen passait-il

pour fortuné, aussitôt il était dénoncé, épié, filé. Deux agents de la préfecture traînaient, à toute heure, de

long en large, leurs gros souliers ferrés sous les fenêtres des gens suspects de bonheur. Un homme du

monde louait-il une loge à l'Opéra, il était mis aussitôt en surveillance. Un propriétaire d'écurie, dont le

cheval gagnait une course, était gardé a vue. Dans toutes les maisons de rendez-vous un employé de la

préfecture, installé au bureau, prenait note des entrées. Et, sur l'observation de M. le préfet de police, que

la vertu rend heureux, les personnes bienfaisantes, les fondateurs d'oeuvres charitables, les généreux

donateurs, les épouses délaissées et fidèles, les citoyens signalés pour des actes de dévouement, les héros,

les martyrs étaient également dénoncés et soumis à de minutieuses enquêtes.

Cette surveillance pesait sur toute la ville ; mais on en ignorait absolument la raison. Quatre feuilles et
Saint-Sylvain n'avaient confié à per sonne qu'ils cherchaient une chemise fortunée, de peur, comme nous

l'avons dit, que des gens ambitieux ou cupides, feignant de jouir d'une félicité parfaite, ne livrassent au

roi, comme heureux, un vêtement de dessous tout imprégné de misères, de chagrins et de soucis. Les

mesures extraordinaires de la police semaient l'inquiétude dans les hautes classes et l'on signalait une

certaine fermentation dans la ville. Plusieurs dames très estimées se trouvèrent compromises et des

scandales éclatèrent.

La commission se réunissait tous les matins à la Bibliothèque royale, sous la présidence de M. de
Quatrefeuilles, avec l'assistance de MM. Trou et Boncassis, conseillers d'État en service extraordinaire.

Elle examinait, à chaque séance, quinze cents dossiers en moyenne. Après une session de quatre mois,

elle n'avait pas encore surpris l'indice d'un homme heureux.

Comme le président Quatrefeuilles s'en lamentait:

- Hélas, s'écria M. Boncassis, les vices font souffrir, et tous les hommes ont des vices.

- Je n'en ai pas moi, soupira M. Chaudesaigues, et j'en suis au désespoir. La vie sans vice n'est que
langueur, abattement et tristesse. Le vice est l'unique distraction qu'on puisse goûter en ce monde ; le vice

est le coloris de l'existence, le sel de l'âme, l'étincelle de l'esprit. Que dis-je, le vice est la seule

originalité, la seule puissance créatrice de l'homme ; il est l'essai d'une organisation de la nature contre la

nature, de l'intronisation du règne humain au-dessus du règne animal, d'une création humaine contre la

création anonyme, d'un monde conscient dans l'inconscience universelle ; le vice est le seul bien propre à

l'homme, son réel patrimoine, sa vraie vertu au sens propre du mot, puisque vertu est le fait de l'homme

(virtus, vir).

» J'ai essayé de m'en donner ; je n'ai pas pu: il y faut du génie, il y faut un beau naturel. Un vice affecté
n'est pas un vice.

- Ah çà ! demanda Quatrefeuilles, qu'appelez-vous vice?

- J'appelle vice une disposition habituelle à ce que le nombre considère comme anormal et mauvais,
c'est-à-dire la morale individuelle, la force individuelle, la vertu individuelle, la beauté, la puissance, le

génie.

- A la bonne heure ! dit le conseiller Trou, il ne s'agit que de s'entendre.

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