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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

Et l'inconnu, d'un pas héroïque, d'une allure juvénile, s'élança dans le bois qui bordait la route.
Christophe, sans vouloir rien entendre, le poursuivit: au moment de pénétrer dans le taillis, il entendit un

coup de feu, s'avança, écarta les branches et vit le jeune homme heureux couché dans l'herbe, la tempe

percée d'une balle et tenant encore son revolver dans la main droite.

A cette vue, le roi tomba évanoui. Quatrefeuilles et Saint-Sylvain, accourus à lui, l'aidèrent à reprendre
ses sens et le portèrent au palais. Christophe s'enquit de ce jeune homme qui avait trouvé sous ses yeux

un bonheur désespéré. Il apprit que c'était l'héritier d'une famille noble et riche, aussi intelligent que beau

et constamment favorisé par le sort.

CHAPITRE XI. SIGISMOND DUX

Le lendemain, Quatrefeuilles et Saint-Sylvain, a la recherche de la chemise médicinale, descendant à
pied la rue de la Constitution, rencontrèrent la comtesse de Cécile qui sortait d'un magasin de musique.

Ils la reconduisirent à sa voiture.

- Monsieur de Quatrefeuilles, on ne vous a pas vu hier à la clinique du professeur Quilleboeuf ; ni vous
non plus, monsieur de Saint-Sylvain. Vous avez eu tort de n'y pas venir ; c'était très intéressant. Le

professeur Quilleboeuf avait invité tout le monde élégant, à la fois une foule et une élite, à son opération

de cinq heures, une charmante ovariotomie. Il y avait des fleurs, des toilettes, de la musique ; on a servi

des glaces. Le professeur s'est montré d'une élégance, d'une grâce merveilleuses. Il a fait prendre des

clichés pour le cinématographe.

Quatrefeuilles ne fut pas trop surpris de cette description. Il savait que le professeur Quilleboeuf opérait
dans le luxe et les plaisirs ; il serait allé lui demander sa chemise, s'il n'avait vu quelques jours auparavant

l'illustre chirurgien inconsolable de n avoir pas opéré les deux plus grandes célébrités du jour, l'empereur

d'Allemagne qui venait de se faire enlever un kyste par le professeur Hilmacher, et la naine des

Folies-Bergère qui, ayant avalé un cent de clous, ne voulait pas qu'on lui ouvrît l'estomac et prenait de

l'huile de ricin.

Saint-Sylvain, s'arrêtant à la devanture du magasin de musique, contempla le buste de Sigismond Dux et
poussa un grand cri.

- Le voilà, celui que nous cherchons ! le voilà, l'homme heureux !

Le buste, très ressemblant, offrait des traits réguliers et nobles, une de ces figures harmonieuses et
pleines, qui ont l'air d'un globe du monde. Bien que très chauve et déjà vieux, le grand compositeur y

paraissait aussi charmant que magnifique. Son crâne s'arrondissait comme un dôme d'église, mais son

nez un peu gros se plantait au-dessous avec une robustesse amoureuse et profane ; une barbe, coupée aux

ciseaux, ne dissimulait pas des lèvres charnues, une bouche aphrodisiaque et bachique. Et c'était bien

l'image de ce génie qui compose les oratorios les plus pieux, la musique de théâtre la plus passionnée et

la plus sensuelle.

- Comment, poursuivit Saint-Sylvain, n'avons nous pas pensé à Sigismond Dux qui jouit si pleinement de
son immense gloire, habile à en saisir tous les avantages et tout juste assez fou pour s'épargner la

contrainte et l'ennui d'une haute position, le plus spiritualiste et le plus sensuel des génies, heureux

comme un dieu, tranquille comme une bête, joignant dans ses innombrables amours à la délicatesse la

plus exquise le cynisme le plus brutal?

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