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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux
on m'a dit ceci ; on m'a fait ceci ; on m'a pris ceci ; j'ai vu cela ; j'ai senti cela.» Et, par son ingénuité, elle faisait souffrir a ce pauvre seigneur des tourments inimaginables. Il les souffrait avec constance. Cependant il lui arrivait de dire à cette simple créature: « Vous êtes une dinde ! » et de lui donner des soufflets. Ces soufflets lui commencèrent une renommée de cruauté qui ne devait plus s'éteindre. Un moine mendiant, qui passait par les Guillettes, tandis que M. de Montragoux chassait la bécasse, trouva madame Angèle qui cousait un jupon de poupée. Ce bon religieux, s'avisant qu'elle était aussi simple que belle, l'emmena sur son âne en lui faisant croire que l'ange Gabriel l'attendait dans un fourré du bois pour lui mettre des jarretières de perles. On croit que le loup la mangea car on ne la revit oncques plus.
Après une si funeste expérience, comment la Barbe-Bleue se résolut-il a contracter une nouvelle union? C'est ce qu'on ne pouvait comprendre si l'on ne savait le pouvoir d'un bel oeil sur un coeur bien né. Cet honnête gentilhomme rencontra dans un château du voisinage, où il fréquentait, une jeune orpheline de qualité, nommée Alix de Pontalcin, qui, dépouillée de tous ses biens par un tuteur avide, ne songeait plus qu'à s'enfermer dans un couvent. Des amis officieux s'entremirent pour changer sa résolution et la décider à accepter la main de M. de Montragoux. Elle était parfaitement belle. La Barbe-Bleue, qui se promettait de goûter entre ses bras un bonheur infini, fut une fois de plus trompé dans ses espérances, et cette fois éprouva un mécompte qui, par l'effet de sa complexion, lui devait être plus sensible encore que tous les déplaisirs qu'il avait soufferts en ses précédents mariages. Alix de Pontalcin refusa obstinément de donner une réa lité à l'union à laquelle elle avait pourtant consenti. En vain M. de Montragoux la pressait de devenir sa femme ; elle résistait aux prières, aux larmes, aux objurgations, se refusait aux caresses les plus légères de son époux et courait s'en fermer dans le cabinet des princesses infortunées, où elle demeurait seule et farouche des nuits entières. On ne sut jamais la cause d'une résistance si contraire aux lois divines et humaines ; on l'attribua à ce que M. de Montragoux avait la barbe bleue, mais ce que nous avons dit tout à l'heure de cette barbe rend une telle supposition peu vraisemblable. Au reste, c'est un sujet sur lequel il est difficile de raisonner. Le pauvre mari endurait les souffrances les plus cruelles. Pour les oublier, il chassait avec rage, crevant chiens, chevaux et piqueurs. Mais, quand il rentrait harassé, fourbu dans son château, il suffisait de la vue de mademoiselle de Pontalcin pour réveiller à la fois ses forces et ses tourments. Enfin, n'y pouvant tenir, il demanda à Rome l'annulation d'un mariage qui n'était qu'un leurre, et l'obtint selon le droit canon et moyennant un beau présent au Saint-Père. Si M. de Montragoux congédia mademoiselle de Pontalcin avec les marques de respect qu'on doit à une femme et sans lui casser sa canne sur le dos, c'est qu'il avait l'âme forte, le coeur grand et qu'il était maître de lui comme des Guillettes. Mais il jura que rien de femelle n'entrerait désormais dans ses appartements. Heureux s'il avait jusqu'au bout tenu son serment !
- -III - -
Quelques années s'étaient passées depuis que M. de Montragoux avait congédié sa sixième femme, et l'on ne gardait plus, dans la contrée, qu'un souvenir confus des calamités domestiques qui avaient fondu sur la maison de ce bon seigneur. On ne savait ce que ses femmes étaient devenues, et l'on en faisait le soir, au village, des contes à faire dresser les cheveux sur la tête ; les uns y croyaient et les autres non. A cette époque, une veuve sur le retour, la dame Sidonie de Lespoisse, vint s'établir avec ses enfants dans le manoir de la Motte-Giron, à deux lieues, à vol d'oiseau, du château des Guillettes. D'où elle venait, ce qu'avait été son époux, tout le monde l'ignorait. Les uns pensaient, pour l'avoir entendu dire, qu'il avait tenu certains emplois en Savoie ou en Espagne ; d'autres disaient qu'il était mort aux Indes ; plusieurs s'imaginaient que sa veuve possédait des terres immenses ; quelques-uns en doutaient beaucoup. Cependant elle menait grand train et invitait à la Motte-Giron toute la noblesse de la contrée. Elle avait deux filles, dont l'aînée, Anne, près de coiffer Sainte-Catherine, était une fine mouche. Jeanne, la plus
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