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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

le terme de néant que nous y employons n'est qu'un signe de dénégation devant la nature entière. Le
néant, c'est un rien infini et ce rien nous enveloppe. Nous en venons, nous y allons ; nous sommes entre

deux néants comme une coquille sur la mer. Le néant, c'est l'impossible et le certain ; cela ne se conçoit

pas et cela est. Le malheur des hommes, voyez-vous, leur malheur et leur crime est d'avoir découvert ces

choses. Les autres animaux ne les savent pas ; Nous devions les ignorer à jamais. Être et cesser d'être,

l'effroi du cette idée me fait dresser les cheveux sur la tête ; elle ne me quitte pas. Ce qui ne sera pas me

gâte et me corrompt ce qui est et le néant m'abîme par avance. Atroce absurdité I je m'y sens, je m'y vois.

- Je suis plus à plaindre que vous, répliqua M. de la Galissonnière. Chaque fois que vous prononcez ce
mot, ce perfide et délicieux mot de néant, sa douceur caresse mon âme et me flatte, comme l'oreiller du

malade, d'une promesse de sommeil et de repos. Mais Larive-du-Mont:

- Mes souffrances sont plus intolérables que les vôtres, puisque le vulgaire supporte l'idée d'un enfer
éternel et qu'il faut une force d'âme peu commune pour être athée. Une éducation religieuse, une pensée

mystique vous ont donné la peur et la haine de la vie humaine. Vous n'êtes pas seulement chrétien et

catholique ; vous ôtes janséniste et vous portez au flanc l'abîme que côtoyait Pascal. Moi, j'aime la vie, la

vie de cette terre, la vie telle qu'elle est, la chienne de vie. Je l'aime brutale, vile et grossière ; je l'aime

sordide, malpropre, gâtée ; je l'aime stupide, imbécile et cruelle ; je l'aime dans son obscénité, dans son

ignominie, dans son infamie, avec ses souillures, ses laideurs et ses puanteurs, ses corruptions et ses

infections. Sentant qu'elle m'échappe et me fuit, je tremble comme un lâche et deviens fou de désespoir.

» Les dimanches, les jours de fête, je cours a travers les quartiers populeux, je me mêle à la foule qui
roule par les rues, je me plonge dans les groupes d'hommes, de femmes, d'enfants, autour des chanteurs

ambulants ou devant les baraques des forains ; je me frotte aux jupes sales, aux camisoles grasses,

j'aspire les odeurs fortes et chaudes de la sueur, des cheveux, des haleines. Il me semble, dans ce

grouillement de vie, être plus loin de la mort. J'entends une voix qui me dit:

» - La peur que je te donne, seule je t'en guérirai ; la fatigue dont mes menaces t'accablent, seule je t'en
reposerai.

» Mais je ne veux pas ! Je ne veux pas !

- Hélas ! soupira le magistrat. Si nous ne guérissons pas en cette vie les maladies qui ruinent nos âmes, la
mort ne nous apportera pas le repos.

- Et ce qui m'enrage, reprit le savant, c'est que, quand nous serons tous deux morts, je n'aurai pas même
la satisfaction de vous dire: « Vous voyez, La Galissonnière ! je ne me trompais pas: il n'y a rien. » Je ne

pourrai pas me flatter d'avoir eu raison. Et vous, vous ne serez jamais détrompé. De quel prix se paie la

pensée ! Vous êtes malheureux, mon ami, parce que votre pensée est plus vaste et plus forte que celle des

animaux et de la plupart des hommes. Et je suis plus malheureux que vous parce que j'ai plus de génie.

Quatrefeuilles, qui avait attrapé des bribes de ce dialogue, n'en fut pas très frappé.

- Ce sont là des peines d'esprit, dit-il ; elles peuvent être cruelles, mais elles sont peu communes. Je
m'alarme davantage des peines plus vulgaires, souffrances et difformités du corps, mal d'amour et défaut

d'argent, qui rendent notre recherche si difficile.

- En outre, lui fit observer Saint-Sylvain, ces deux messieurs forcent trop violemment leur doctrine à les
rendre misérables. Si La Galissonnière consultait un bon père jésuite, il serait bientôt rassuré, et

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