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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

décelaient le mal moral dont ils étaient profondément atteints. C'est de l'état public que tous deux tiraient
la cause de leur souci ; mais ils la tiraient à rebours. M. Brome vivait dans la peur perpétuelle d'un

changement. Dans la stabilité présente, au milieu de la prospérité et de la paix dont jouissait le pays, il

craignait des troubles et redoutait un bouleversement total. Ses mains n'ouvraient qu'en tremblant les

journaux ; il s'attendait tous les matins à y trouver l'annonce de tumultes et d'émeutes. Sous cette

impression, il transformait les faits les plus insignifiants et les plus vulgaires incidents en préludes de

révolutions, en prodromes de cataclysmes. Se croyant toujours à la veille d'une catastrophe universelle, il

vivait dans un perpétuel effroi.

Un mal tout contraire, plus étrange et plus rare, ravageait M. Sandrique. Le calme l'ennuyait, l'ordre
public l'impatientait, la paix lui était odieuse, la sublime monotonie des lois humaines et divines

l'assommait. Il appelait en secret des changements et, feignant de les craindre, soupirait après les

catastrophes. Cet homme bon, doux, affable, humain, ne concevait d'autres amusements que la

subversion violente de son pays, du globe, de l'univers, épiant jusque dans les astres les collisions et les

conflagrations. Déçu, abattu, triste, morose, quand le style des papiers publics et l'aspect des rues lui

révélait l'inaltérable quiétude de la nation, il en souffrait d'autant plus qu'ayant la connaissance des

hommes et l'expérience des affaires, il savait combien l'esprit de conservation, de tradition, d'imitation et

d'obéissance est fort dans les peuples et comme d'un train égal et lent va la vie sociale.

Saint-Sylvain observa, à la réception de madame du Colombier, une autre contrariété, plus vaste et de
plus de conséquence.

Dans un coin du petit salon, M. de la Galissonnière, président du tribunal civil, s'entretenait paisiblement
et à voix basse avec M. Larive-du-Mont, administrateur du Jardin zoologique.

- Je le confierai à vous, mon ami, disait M. de la Galissonnière: l'idée de la mort me tue. J'y pense sans
cesse, j'en meurs sans cesse. La mort m'épouvante, non par elle- même, car elle n'est rien, mais pour ce

qui la suit, la vie future. J'y crois ; j'ai la foi, la certitude de mon immortalité. Raison, instinct, science,

révélation, tout me démontre l'existence d'une âme impérissable, tout me prouve la nature, l'origine et les

fins de l'homme telles que l'Église nous les enseigne. Je suis chrétien ; je crois aux peines éternelles ;

l'image terrible de ces peines me pour suit sans trêve ; l'enfer me fait peur et cette peur, plus forte

qu'aucun autre sentiment, détruit en moi l'espérance et toutes les vertus nécessaires au salut, me jette dans

le désespoir et m'expose à cette réprobation que je redoute. La peur de la damnation me damne,

l'épouvante de l'enfer m'y précipite et, vivant encore, j'éprouve par avance les tourments éternels. Il n'y a

pas de supplice comparable à celui que j'endure et qui se fait plus cruellement sentir d'année en année, de

jour en jour, d'heure en heure, puisque chaque jour, chaque minute me rapproche de ce qui me terrifie.

Ma vie est une agonie pleine d'affres et d'épouvantements.

En prononçant ces paroles, le magistrat battait l'air de ses mains comme pour écarter les flammes
inextinguibles dont il se sentait environné.

- Je vous envie, mon bien cher ami, soupira M. Larive-du-Mont. Vous êtes heureux en comparaison de
moi ; c'est aussi l'idée de la mort qui me déchire ; mais que cette idée diffère de la vôtre et combien elle

la dépasse en horreur ! Mes études, mes observations, une pratique constante de l'anatomie comparée et

des recherches approfondies sur la constitution de la matière ne m'ont que trop persuadé que les mots

âme, esprit, immortalité, immatérialité ne représentent que des phénomènes physiques ou la négation de

ces phénomènes et que, pour nous, le terme de la vie est aussi le terme de la conscience, enfin que la

mort consomme notre complet anéantissement. Ce qui suit la vie, il n'y a pas de mot pour l'exprimer, car

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