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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

valets solennels. C'était le duc de Volmar. Ils le relevèrent. La servante, échevelée et débraillée, hurlait
d'en haut:

- Laissez donc ! On ne touche ça qu'avec le balai.

Et, brandissant une bouteille:

- Il voulait me prendre mon eau-de-vie ! De quel droit? Eh ! va donc, vieux décombre ! C'est pas moi qui
suis allée te chercher, bien sûr, vieille charogne !

Quatrefeuilles et Saint-Sylvain s'enfuirent à grands pas du palais. Quand ils furent sur la place d'armes,
Saint-Sylvain fit cette remarque qu'à sa dernière partie de dés le héros n'avait pas été heureux.

- Quatrefeuilles, ajouta-t-il, je vois que je me suis trompé. Je voulais procéder avec une méthode exacte
et rigoureuse ; j'avais tort. La science nous égare. Revenons au sens commun. On ne se gouverne bien

que par l'empirisme le plus grossier. Cherchons la bonheur sans vouloir le définir.

Quatrefeuilles se répandit longuement en récriminations et en invectives contre le bibliothécaire, qu'il
traitait de mauvais plaisant. Ce qui le fâchait le plus, c'était de voir sa foi dévastée, le culte qu'il vouait au

héros national avili, souillé dans son âme. Il en souffrait. Sa douleur était généreuse, et, sans doute, les

douleurs généreuses contiennent en soi leur adoucissement et, pour ainsi dire, leur récompense: elles se

supportent mieux, plus aisément d'un plus facile courage, que les douleurs égoïstes et intéressées. Il serait

injuste de vouloir qu'il en fût autrement. Aussi Quatrefeuilles eut bientôt l'âme assez libre et l'esprit assez

clair pour s'apercevoir que la pluie, tombant sur son chapeau de soie en altérait le lustre, et il soupira:

- Encore un chapeau de fichu !

Il avait été militaire et avait jadis servi son roi comme lieutenant de dragons. C'est pourquoi il eut une
idée: il alla acheter chez le libraire de l'état-major, sur la place d'armes, à l'angle de la rue des

Grandes-Écuries, une carte du royaume et un plan de la capitale.

- On ne doit jamais se mettre en campagne sans cartes ! dit-il. mais le diable, c'est de les lire. Voici notre
ville avec ses environs. Par où commencerons-nous? Par le nord ou par le sud, par l'est ou par l'ouest? On

a remarqué que les villes s'accroissaient toutes par l'ouest. Peut-être y a-t-il là un indice qu'il ne faut pas

négliger. Il est possible que les habitants des quartiers occidentaux, à l'abri du vent malin de l'est,

jouissent d'une meilleure santé, aient l'humeur plus égale et soient plus heureux. Ou plutôt, commençons

par les coteaux charmants qui s'élèvent au bord de la rivière, à dix lieues au sud de la ville. C'est là

qu'habitent, en cette saison, les plus opulentes familles du pays. Et, quoi qu'on dise, c'est parmi les

heureux qu'il faut chercher un heureux.

- Quatrefeuilles, répondit le secrétaire des commandements, je ne suis pas un ennemi de la société, je ne
suis pas un adversaire du bonheur public. Je vous parlerai des riches en honnête homme et en bon

citoyen. Les riches sont dignes de vénération et d'amour ; ils entretiennent l'État en s'enrichissant encore

et, bienfaisants même sans le vouloir, ils nourrissent une multitude de personnes qui travaillent à la

conservation et à l'accroissement de leurs biens. Oh ! que la richesse privée est belle, digne, excellente !

Comme elle doit être ménagée, allégée, privilégiée par le sage législateur et combien il est inique,

perfide, déloyal, contraire aux droits les plus sacrés, aux intérêts les plus respectables et funeste aux

finances publiques de grever l'opulence ! C'est un devoir social de croire à la bonté des riches ; il est

doux aussi de croire à leur bonheur. Allons, Quatrefeuilles !

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