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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

A l'inspection des poulets ! répondit le bibliothécaire. Le terme l'implique. « Heur vient d'augurium, qui
est pour avigurium.

- L'inspection des poulets sacrés ne se fait plus depuis les Romains, objecta le premier écuyer.

- Mais, demanda Saint-Sylvain, un homme heureux, n'est-ce pas un homme à qui la chance est favorable
et n'existe-t-il pas certains signes extérieurs et visibles de la bonne chance?

- La chance, répondit Chaudesaigues, c'est ce qui tombe bien ou mal, c'est le coup de dés. Si je vous ai
bien compris, messieurs, vous cher chez un homme heureux, un homme chanceux, c'est-à-dire un homme

pour qui les oiseaux n'aient que de bons présages et que les dés favorisent constamment. Ce rare mortel,

cherchez-le parmi les hommes qui achèvent leur vie, et, de préférence, parmi ceux qui déjà sont étendus

sur leur lit de mort, parmi ceux enfin qui n'auront plus à consulter les poulets sacrés ni à jeter les dés. Car

ceux-là seuls peuvent se féliciter d'une chance fidèle et d'un bonheur constant.

» Sophocle n'a-t-il pas dit en son Oedipe roi:

Ne proclamons heureux nul homme avant sa mort?

Ces conseils déplaisaient à Quatrefeuilles, qui goûtait mal l'idée de courir après le bonheur derrière les
saintes huiles. Saint-Sylvain ne se faisait pas non plus un plaisir d'aller tirer la chemise aux agonisants ;

mais, comme il avait de la philosophie et des curiosités, il demanda au bibliothécaire s'il connaissait un

de ces beaux vieillards ayant jeté pour la dernière fois leurs dés glorieusement pipés.

Chaudesaigues hocha la tête, se leva, alla à la fenêtre et tambourina sur les vitres. Il pleuvait ; la place
d'armes était déserte. Au fond se dressait un palais magnifique dont l'attique était surmonté de trophées

d'armes et qui portait à son fronton une Bellone casquée d'une hydre, cuirassée d'écailles et brandissant

un glaive romain.

- Allez dans ce palais, dit-il enfin.

- Quoi ! fit Saint-Sylvain surpris. Chez le maréchal de Volmar?

- Sans doute. Quel mortel plus fortuné, sous le ciel, que le vainqueur d'Elbruz et de Baskir? Volmar est
un des plus grands hommes de guerre qui aient jamais existé, et, de tous, le plus constamment heureux.

- Le monde entier le sait, dit Quatrefeuilles.

- Il ne l'oubliera jamais, reprit le bibliothécaire. Le maréchal Pilon, duc de Volmar, venu dans un temps
où les conflagrations des peuples n'embrasaient plus toute la surface de la terre à la fois, sut corriger cette

ingratitude du sort en se jetant avec son coeur et son génie sur tous les points du globe où s'allumait une

guerre. Dès l'âge de douze ans il servit en Turquie et fit la campagne du Kourdistan. Depuis lors il a porté

ses armes victorieuses dans toutes les parties du monde connu ; il a franchi quatre fois le Rhin, avec une

si insolente facilité que le vieux fleuve couronné de roseaux, séparateur des peuples, en parut humilié et

bafoué ; il a, plus habilement encore que le maréchal de Saxe, défendu la ligne de la Lys, il a franchi les

Pyrénées, forcé l'entrée du Tage, ouvert les portes caucasiennes et remonté le Borysthène ; il a tour à tour

défendu et combattu toutes les nations d'Europe et trois fois sauvé sa patrie.

CHAPITRE VI. LE MARÉCHAL DUC DE VOLMAR

Chaudesaigues fit apporter les campagnes du duc de Volmar. Trois garçons de bibliothèque pliaient sous

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