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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

pourtant certaine, son époux fut affligé de cette mort, tant il avait l'âme pitoyable.

Six semaines après l'accident, il épousa sans cérémonie Gigonne, la fille de son fermier Traignel. Elle
n'allait qu'en sabots et sentait l'oignon. Assez belle fille à cela près qu'elle louchait d'un oeil et clochait

d'un pied. Sitôt qu'elle fut épousée, cette gardeuse d'oies, mordue par une folle ambition, ne rêva plus que

grandeurs nouvelles et nouvelles splendeurs. Elle ne trouvait point ses robes de brocart assez riches, ses

colliers de perles assez beaux, ses rubis assez gros, ses carrosses assez dorés, ses étangs, ses bois, ses

terres assez vastes. La Barbe-Bleue, qui ne s'était jamais senti d'ambition, gémissait de l'humeur altière

de son épouse ; ne sachant, dans sa candeur, si le tort était de penser glorieusement comme elle ou

modestement comme lui, il s'accusait presque d'une médiocrité d'humeur qui contrariait les nobles désirs

de sa compagne, et, plein d'incertitude, tantôt il l'exhortait à goûter avec modération les biens de ce

monde, tantôt il s'excitait à poursuivre la fortune au bord des précipices. Il était sage, mais chez lui

l'amour conjugal l'emportait sur la sagesse. Gigonne ne pensait plus qu'à paraître dans le monde, à se

faire recevoir à la Cour, et à devenir la maîtresse du roi. N'y pouvant parvenir, elle sécha de dépit, et en

prit une jaunisse dont elle mourut. La Barbe-Bleue, tout gémissant, lui éleva un tombeau magnifique. Ce

bon seigneur, abattu par une si constante adversité domestique, n'aurait peut-être plus choisi d'épouse ;

mais il fut lui-même choisi pour époux par demoiselle Blanche de Gibeaumex, fille d'un officier de

cavalerie qui n'avait qu'une oreille ; il disait avoir perdu l'autre au service du roi. Elle avait beaucoup

d'esprit, dont elle se servit à tromper son mari. Elle le trompa avec tous les gentilshommes des environs.

Elle y mettait tant d'adresse qu'elle le trompait dans son château et jusque sous ses yeux sans qu'il s'en

aperçût. La pauvre Barbe-Bleue se doutait bien de quelque chose, mais il ne savait pas de quoi.

Malheureusement pour elle, mettant toute son étude à tromper son mari, elle n'était pas assez attentive à

tromper ses amants, je veux dire à leur cacher qu'elle les trompait les uns avec les autres. Un jour elle fut

surprise, dans le cabinet des princesses infortunées, en compagnie d'un gentilhomme qu'elle aimait, par

un gentilhomme qu'elle avait aimé et qui, dans un transport de jalousie, la perça de son épée. Quelques

heures plus tard, la malheureuse dame y fut trouvée morte par un serviteur du château et l'effroi

qu'inspirait cette chambre s'en accrut. La pauvre Barbe-Bleue, apprenant d'un coup son abondant

déshonneur et la fin tragique de sa femme, ne se consola pas de ce second malheur en considération du

premier. Il aimait Blanche de Gibeaumex d'une ardeur singulière et plus chèrement qu'il n'avait aimé

Jeanne de la Cloche, Gigonne Traignel et même Colette Passage. A la nouvelle qu'elle l'avait trompé

avec constance et qu'elle ne le tromperait plus jamais, il ressentit une douleur et un trouble qui, loin de

s'apaiser, redoublaient chaque jour de violence. Ses souffrances étant devenues intolérables, il en

contracta une maladie qui fit craindre pour ses jours.

Les médecins, ayant employé divers médicaments sans effet, l'avertirent que le seul remède convenable à
son mal était de prendre une jeune épouse. Alors il songea à sa petite cousine Angèle de la Garandine,

qu'il pensait qu'on lui accorderait volontiers, parce qu'elle n'avait pas de bien. Ce qui l'encourageait à la

prendre pour femme, c'est qu'elle passait pour simple et sans connaissance. Ayant été trompé par une

femme d'esprit, une sotte le rassurait. Il épousa mademoiselle de la Garandine et s'aperçut de la fausseté

de ses prévisions. Angèle était douce, Angèle était bonne, Angèle l'aimait ; elle n'était pas d'elle-même

portée au mal, mais les moins habiles l'y induisaient facilement a toute heure. Il suffisait de lui dire: «

Faites ceci de peur des oripeaux ; entrez ici de crainte que le loup-garou ne vous mange» ; ou bien

encore: «Fermez les yeux et prenez ce petit remède» ; et aussitôt l'innocente, faisait au gré des fripons qui

voulaient d'elle ce qu'il était bien naturel d'en vouloir, Car elle était jolie. M. de Montragoux, trompé et

offensé par cette innocente autant et plus qu'il ne l'avait été par Blanche de Gibeaumex, avait en outre le

malheur de le savoir, car Angèle était bien trop candide pour lui rien cacher. Elle lui disait: «Monsieur,

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