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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

que nous rencontrons en recherchant l'origine des choses: la cause n en pouvant être unique, il faut
qu'elle soit double, triple, multiple, ce qu'on admet difficilement. Monsieur Froidefond a l'esprit simple et

l'âme pure. Il vit catalogalement. De tous les volumes qui garnissent ces murailles il connaît le titre et le

format, possédant ainsi la seule science exacte qu'on puisse acquérir dans une bibliothèque, et, pour

n'avoir jamais pénétré au dedans d'un livre, il s'est gardé de la molle incertitude, de l'erreur aux cent

bouches, du doute affreux, de l'inquiétude horrible, monstres qu'enfante la lecture dans un cerveau

fécond. Il est tranquille et pacifique, il est heureux.

- Il est heureux ! s'écrièrent ensemble les deux chercheurs de chemise.

- Il est heureux, reprit M. Chaudesaigues, mais il ne le sait pas. Et peut-être n'est- on heureux qu'à cette
condition.

- Hélas ! dit Saint-Sylvain, ce n'est pas vivre que d'ignorer qu'on vit ; ce n'est pas être heureux que
d'ignorer qu'on l'est.

Mais Quatrefeuilles, qui se défiait du raisonnement et n'en croyait, en toutes choses, que l'expérience,
s'approcha de la table où Froidefond, dans un amas de bouquins recouverts de veau, de basane, de

maroquin, de vélin, de parchemin, de peau de truie, d'ais de bois, sentant la poussière, le moisi, le rat et la

souris, cataloguait.

- Monsieur le bibliothécaire, lui dit-il, obligez-moi de me répondre. Êtes-vous heureux?

- Je ne connais pas d'ouvrage sous ce titre, répondit le vieux catalogal.

Quatrefeuilles, levant les bras en signe de découragement, vint reprendre sa place.

- Réfléchissez, messieurs, dit Chaudesaigues, que l'antique Cybèle, portant monsieur Froidefond sur son
sein fleuri lui fait décrire un orbe immense autour du soleil et que le soleil entraîne monsieur Froidefond,

avec la terre et tout son cortège d'astres, à travers les abîmes de l'espace, vers la constellation d'Hercule.

Pourquoi? Des huit cent mille volumes assemblés autour de nous aucun ne peut nous l'apprendre. Nous

ignorons cela et le reste. Messieurs, nous ne savons rien. Les causes de notre ignorance sont nombreuses,

mais je suis persuadé que la principale est dans l'imperfection du langage. Le vague des mots produit le

trouble de nos idées. Si nous prenions plus de soin de définir les termes au moyen desquels nous

raisonnons, nos idées seraient plus nettes et plus sûres.

- Qu'est-ce que je vous disais, Quatrefeuilles? s'écria Saint-Sylvain triomphant.

Et, se tournant vers le bibliothécaire:

- Monsieur Chaudesaigues, ce que vous dites là me comble de joie. Et je vois que, en venant vers vous,
nous nous sommes bien adressés. Nous venons vous demander la définition du bonheur. C'est pour le

service de Sa Majesté.

- Je vous répondrai de mon mieux. La définition d'un mot doit être étymologique et radicale.
Qu'entend-on par « bonheur? me demandez vous. Le « bonheur ou « heur bon », c'est le bon augure, c'est

le favorable présage tiré du vol et du chant des oiseaux, à l'opposé du « malheur » ou « mauvais heur »

qui signifie un essai infortuné des volailles, le mot l'indique.

- Mais, demanda Quatrefeuilles, comment découvrir qu'un homme est heureux?

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