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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux
ruinée. Celui-ci est excédé par ses enfants ; celui-là se désespère de n'en pas avoir. J'ai rencontré des bourgeois qui ne rêvent que d'habiter la campagne et des campagnards qui ne pensent qu'à s'établir à la ville. J'ai reçu la confidence de deux hommes d'honneur, l'un, inconsolable d'avoir tué en duel l'homme qui lui avait pris sa maîtresse ; l'autre, désespéré d'avoir manqué son rival.
- Je n'aurais jamais cru, soupira Quatrefeuilles, qu'il fût si difficile de rencontrer un homme heureux.
- Peut-être aussi que nous nous y prenons mal, objecta Saint-Sylvain: nous cherchons au hasard, sans méthode, nous ne savons pas au juste ce que nous cherchons. Nous n'avons pas défini le bonheur. Il faut le définir.
- Ce serait du temps perdu, répondit Quatre feuilles.
- Je vous demande pardon, répliqua Saint Sylvain. Quand nous l'aurons défini, c'est-à- dire limité, déterminé, fixé en son lieu et en son temps, nous aurons plus de moyens de le trouver.
- Je ne crois pas, dit Quatrefeuilles.
Toutefois ils convinrent de consulter à ce sujet l'homme le plus savant du royaume, M. Chaudesaigues, directeur de la Bibliothèque du roi.
Le soleil était levé quand ils rentrèrent au palais. Christophe V avait passé une mauvaise nuit et réclamait impatiemment la chemise médicinale. Ils s'excusèrent du retard et grimpèrent au troisième étage, où M. Chaudesaigues les reçut dans une vaste salle qui contenait huit cent mille volumes imprimés et manuscrits.
CHAPITRE V. LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE
Après les avoir fait asseoir, le bibliothécaire montra d'un geste aux visiteurs la multitude de livres rangés sur les quatre murs, depuis le plancher jusqu'à la corniche:
- Vous n'entendez pas? vous n'entendez pas le vacarme qu'ils font? J'en ai les oreilles rompues. Ils parlent tous à la fois et dans toutes les langues. Ils disputent de tout: Dieu, la nature, l'homme, le temps, le nombre et l'espace, le connaissable et l'inconnaissable, le bien, le mal ; ils examinent tout, contestent tout, affirment tout, nient tout. Ils raisonnent et déraisonnent. Il y en a de légers et de graves, de gais et de tristes, d'abondants et de concis ; plusieurs parlent pour ne rien dire, comptent les syllabes et assemblent les sons selon des lois dont ils ignorent eux mêmes l'origine et l'esprit: ce sont les plus contents d'eux. Il y en a d'une espèce austère et morne qui ne spéculent que sur des objets dépouillés de toute qualité sensible et mis soigneusement à l'abri des contingences naturelles ; ils se débattent dans le vide et s'agitent dans les invisibles catégories du néant, et ceux-là sont d'acharnés disputeurs qui mettent à soutenir leurs entités et leurs symboles une fureur sanguinaire. Je ne m'arrête pas à ceux qui font des histoires sur leur temps ou les temps antérieurs, car per sonne ne les croit. En tout, ils sont huit cent mille dans cette salle et il n'y en a pas deux qui pensent tout à fait de même sur aucun sujet, et ceux qui se répètent les uns les autres ne s'entendent pas entre eux. Ils ne savent, le plus souvent, ni ce qu'ils disent ni ce que les autres ont dit.
» Messieurs, d'ouïr ce tapage universel, je deviendrai fou comme le devinrent tous ceux qui vécurent avant moi dans cette salle aux voix sans nombre, à moins d'y entrer naturellement idiot, comme mon vénéré collègue, monsieur Froidefond, que vous voyez assis en face de moi cataloguant avec une paisible ardeur. Il est né simple et simple il est resté. Il était tout uni et n'est point devenu divers. Car l'unité ne saurait produire la diversité, et c'est là, je vous le rappelle en passant, messieurs, la première difficulté
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