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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux
richement lançait des propos en l'air, enfilait des histoires, les unes excellentes, les autres moins bonnes, mais qui faisaient rire. Il contait qu'un jour, à Athènes, la révolution sociale s'accomplit, que les biens furent partagés et les femmes mises en commun, mais que bientôt les laides et les vieilles se plaignirent d'être négligées et qu'on fit alors, en leur faveur, une loi obligeant les hommes à passer par elles pour arriver aux jeunes et aux jolies ; et il décrivait avec une robuste gaieté des hymens comiques, des embrassements grotesques et les courages épouvantés des jeunes hommes a l'aspect de leurs amantes chassieuses et roupieuses, qui semblaient casser des noisettes entre leur nez et leur menton. Puis il disait des histoires grasses et salées, des histoires de juifs allemands, de curés, de paysans, toute une ribambelle de propos récréatifs et de joyeux devis.
Jeronimo était un prodigieux instrument oratoire. Quand il parlait, toute sa personne, des pieds à la tête, parlait, et jamais le jeu du dis cours n'avait été si complet dans un orateur. Tour à tour grave, enjoué, sublime, bouffon, il avait toutes les éloquences, et ce même homme qui sous la charmille débitait en comédien consommé, pour des oisifs et pour lui-même, toutes sortes d'amusantes facéties, la veille, à la Chambre, soulevait de sa voix puissante les clameurs et les applaudissements, faisait trembler les ministres et palpiter les tribunes et des échos de son dis cours agitait sa patrie. Adroit dans sa violence et calculé dans ses emportements, il était devenu chef de l'opposition sans se brouiller avec le pou voir et, travaillant dans le peuple, fréquentait l'aristocratie. On le disait l'homme du temps. Il était l'homme de l'heure . son esprit se proportionnait toujours au moment et au lieu. Il pensait à propos ; son génie vaste et commun correspondait à la communauté des citoyens ; sa médiocrité énorme effaçait toutes les petitesses et toutes les grandeurs environnantes: on ne voyait que lui. Sa santé seule aurait dû assurer son bonheur ; elle était solide et massive comme son âme. Grand buveur, grand amateur de chair rôtie et de chair fraîche, il s'entretenait en joie et prenait une part léonine des plaisirs de ce monde. En l'entendant conter ses merveilleuses histoires, Quatrefeuilles et Saint-Sylvain riaient comme les autres et, se tâtant du coude, lorgnaient du coin de l'oeil la chemise sur laquelle Jeronimo avait libéralement répandu les sauces et les vins d'un joyeux repas.
L'ambassadeur d'un peuple orgueilleux, qui marchandait au roi Christophe son amitié intéressée, passait alors, superbe et solitaire, sur la pelouse. Il s'approcha du grand homme et s'inclina légèrement devant lui. Aussitôt Jeronimo se transforma: une sereine et douce gravité, un calme souverain se répandit sur son visage et les sonorités éteintes de sa voix flattèrent des plus nobles caresses du langage l'oreille de l'ambassadeur. Toute son attitude exprimait l'entente des affaires extérieures, l'esprit des congrès et des conférences ; il n'était jusqu'à sa cravate en ficelle, sa chemise bouffante et son pantalon éléphantique qui ne prissent par miracle la dignité diplomatique et l'air des ambassades.
Les invités s'écartèrent et les deux illustres personnages causèrent longtemps ensemble sur un ton amical, et parurent sur un pied d'intimité qui fut très observé et très commenté par les hommes politiques et les dames de la « carrière ».
- Jeronimo, disait l'un, sera ministre d affaires étrangères quand il voudra.
- Lorsqu'il le sera, disait l'autre, il mettra le roi dans sa poche.
L'ambassadrice d'Autriche, l'examinant à travers sa face-à-main, dit:
- Ce garçon est intelligent, il se fera.
L'entretien terminé, Jeronimo s'en fut faire un tour de jardin avec son fidèle Jobelin, espèce d'échassier à tête de hibou qui ne le quittait jamais.
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