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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

profondeur de son esprit. Ses ennemis ne niaient point son désintéressement, sa franchise ni son courage.
On savait qu'il écrivait ses mémoires et chacun le flattait dans l'espoir d'y figurer honorablement aux

yeux de la postérité.

- Il est peut-être heureux, dit Saint-Sylvain.

- Demandons-le-lui, dit Quatrefeuilles.

Ils l'abordèrent, échangèrent avec lui quelques propos et, mettant la conversation sur le bonheur, firent la
question qui les intéressait.

- Les richesses, les honneurs ne me touchent pas, répondit-il, et les affections même les plus légitimes et
les plus naturelles, les soins de famille, les plaisirs de l'amitié ne remplissent pas mon coeur. Je n'ai

d'affection qu'au bien public, et c'est la plus malheureuse des passions et l'amour la plus contrariée.

» J'ai été au pouvoir ; je me suis refusé à soutenir des fonds du trésor et du sang de mes soldats les
expéditions organisées par des flibustiers et des mercantis pour leur propre enrichissement et la ruine

publique ; Je n'ai pas livré 1a flotte et l'armée en proie aux fournisseurs et je suis tombé sous les

calomnies de tous ces fripons qui me reprochaient, aux applaudissements de la foule imbécile, de trahir

les intérêts sacrés et la gloire de ma patrie. Contre les bandit de haute volée personne ne m'a soutenu. A

voir de quelle sottise et de quelle lâcheté est fait 1e sentiment populaire, je regrette le pouvoir absolu. La

faiblesse du roi me désespère ; la petitesse des grands m'est un spectacle affreux ; l'impéritie et

l'improbité des ministres, l'ignorance, la bassesse et la vénalité des représentants du peuple me jettent

dans des alternatives de stupeur et de rage. Pour me soulager des maux que j'endure le jour, je les écris la

nuit et rends ainsi le fiel dont je me nourris.

Quatrefeuilles et Saint-Sylvain tirèrent leur chapeau au noble pair et, faisant quelques pas dans la galerie,
se trouvèrent face à face avec un tout petit homme, apparemment bossu, car on lui voyait le dos

par-dessus la tête, et qui, de façon mignarde, se dandinait avantageusement.

- Il est inutile, dit Quatrefeuilles, de s'adresser celui-là.

- Qui sait? fit Saint-Sylvain.

- Croyez-moi: je le connais, reprit l'écuyer ; je suis son confident. Il est content de lui et parfaitement
satisfait de sa personne, et il a des raisons de l'être. Ce petit bossu est la coqueluche des femmes. Dames

de la cour, dames de la ville, comédiennes, bourgeoises, filles galantes, coquettes, prudes, dévotes, les

plus fières, les plus belles sont à ses pieds. Il perd, à les contenter, sa santé et la vie et, devenu

mélancolique, porte la peine d'être un porte-bonheur.

Le soleil se couchait et, sur l'avis que le roi ne paraîtrait point aujourd'hui, les derniers courtisans vidaient
les appartements.

- Je donnerais volontiers ma chemise, dit Quatrefeuilles. J'ai, je puis dire, une heureuse nature. Toujours
content ; je bois et mange bien, je dors bien. On me fait compliment de ma mine fleurie ; on me trouve

bon visage: aussi n'est-ce pas du visage que je me plains. Je sens à la vessie une chaleur et un poids qui

me gâtent la joie de vivre. Ce matin j'ai mis au jour une pierre grosse comme un oeuf de pigeon. Je

craindrais que ma chemise ne valût rien pour le roi.

- Je donnerais bien la mienne, dit Saint Sylvain. Mais j'ai aussi ma pierre: c'est ma femme. J'ai épousé la

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