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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

- Ah ! s'écria Christophe V, ce que vous dites là, monsieur de Saint-Sylvain, est tout à son avantage et me
prévient en sa faveur. Il n'est pas médecin? Qu'est-il?

- Un savant, un homme de génie, Sire, qui a découvert les propriétés inouïes de la matière à l'état radiant
et qui les applique à la médecine.

Mais, d'un ton qui ne souffrait pas de réplique, le roi invita le secrétaire de ses commandements à ne lui
plus parler de ce charlatan.

Jamais, fit-il, jamais je ne le recevrai, jamais !

Christophe V passa l'été d'une façon supportable. Il fit une croisière à bord d'un yacht de deux cents
tonneaux, avec madame de la Poule habillée en mousse. Il y reçut à déjeuner un président de la

république, un roi et un empereur et y assura, de concert avec eux, la paix du monde. I1 lui était

fastidieux de fixer les destins des peuples ; mais, ayant trouvé dans la cabine de madame de la Poule un

vieux roman pour les petites ouvrières, il le lut avec un intérêt passionné qui, durant quelques heures, lui

procura l'oubli délicieux des choses réelles. Enfin, hors quelques migraines, des névralgies, des

rhumatismes et l'ennui de vivre, il se porta passablement. L'automne le rendit à ses anciennes tortures. Il

endurait l'horrible supplice d'un homme pris dans glaces depuis les pieds jusqu'à la ceinture et le buste

enveloppé de flammes, Pourtant, ce qu'il subissait avec plus d'horreur encore et d'épouvante, c'était des

sensations qu'il ne pouvait exprimer, des états indicibles. Il y en avait, disait il, qui lui faisaient dresser

les cheveux sur la tête. Il était dévoré d'anémie et sa faiblesse croissait chaque jour sans diminuer sa

capacité de souffrir.

- Monsieur de Saint-Sylvain, dit-il un matin, après une mauvaise nuit vous m'avez plusieurs fois parle du
docteur Rodrigue Faites-le venir.

Le docteur Rodrigue était à ce moment-là, signalé au Cap, à Melbourne, a Saint- Pétersbourg. Des
câblogrammes et des radiogrammes furent aussitôt envoyés dans ces directions. Une semaine ne s'était

pas écoulée que le roi réclamait le docteur Rodrigue avec instance. Les jours qui suivirent, il demandait a

toute minute: « Ne viendra-t-il pas bientôt? » On lui représenta que sa Majesté n'était pas un client à

dédaigner et que Rodrigue voyageait avec une rapidité prodigieuse. Mais rien ne pouvait calmer

l'impatience du malade.

- Il ne viendra pas, soupirait-il ; vous verrez qu'il ne viendra pas !

Une dépêche arriva de Gênes, annonçant que Rodrigue prenait passage à bord du Preussen. Trois jours
après, le docteur mondial, après avoir fait à ses collègues Saumon et Machellier une visite de déférence

insolente, se présenta au palais.

Il était plus jeune et plus beau que le docteur Saumon avec un air plus fier et plus noble. Par respect pour
la nature, a laquelle il obéissait en toutes choses, il laissait croître ses cheveux et sa barbe et ressemblait à

ces philosophes antiques que la Grèce a figurés dans le marbre.

Ayant examiné le roi:

- Sire, dit-il, les médecins, qui parlent des maladies comme les aveugles des couleurs, disent que vous
avez une neurasthénie ou faiblesse des nerfs. Mais, quand ils auront reconnu votre mal, ils n'en seront pas

plus propres à le guérir, car un tissu organique ne se peut reconstituer que par les moyens que la nature a

employés pour le constituer, et ces moyens, ils les ignorent. Or quels sont les moyens, quels sont les

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