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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

timidité et non pas sa barbe. Les dames exerçaient sur lui un invincible attrait et lui faisaient une peur
insurmontable. Il les craignait autant qu'il les aimait. Voilà l'origine et la cause initiale de toutes ses

disgrâces. En voyant une dame pour la première fois, il aurait mieux aimé mourir que de lui adresser la

parole, et, quelque goût qu'il en conçût, il restait devant elle dans un sombre silence ; ses sentiments ne se

faisaient jour que par ses yeux, qu'il roulait d'une manière effroyable. Cette timidité l'exposait à toutes

sortes de disgrâces, et surtout elle l'empêchait de se lier d'un commerce honnête avec des femmes

modestes et réservées, et le livrait sans défense aux entreprises des plus hardies et des plus audacieuses.

Ce fut le malheur de sa vie.

Orphelin des son jeune âge, après avoir rebuté par cette sorte de honte et d'effroi, qu'il ne savait vaincre,
les partis avantageux et très honorables qui se présentaient, il épousa une demoiselle Colette Passage,

nouvellement établie dans le pays, après avoir gagné quelque argent à faire danser un ours dans les villes

et les villages du royaume. Il l'aimait de tout son pouvoir et de toutes ses forces. Et, pour être juste, elle

avait de quoi plaire, telle qu'elle était, robuste, la poitrine abondante, le teint encore assez frais bien que

hâlé par le grand air. Sa surprise et sa joie furent grandes d'abord d'être une dame de qualité ; son coeur,

qui n'était pas mauvais, se laissait toucher par les bontés d'un mari d'une si haute condition et d'une si

forte corpulence qui se montrait pour elle le plus obéissant des serviteurs et le plus épris des amants.

Mais, au bout de quelques mois, elle s'ennuya de ne plus courir le monde. Au milieu des richesses,

comblée de soins et d'amour, elle ne goûtait pas d'autre plaisir que d'aller trouver le compagnon de sa vie

foraine dans la cave où il languissait, une chaîne au cou et un anneau dans le nez, et de l'embrasser sur les

yeux en pleurant. M. de Montragoux, la voyant soucieuse, en devenait soucieux lui-même et sa tristesse

ne faisait qu'accroître celle de sa compagne. Les politesses et les prévenances dont il la comblait

tournaient le coeur de la pauvre femme. Un matin, à son réveil, M. de Montragoux ne retrouva plus

Colette à son côtés. Il la chercha vainement par tout le château. La porte du cabinet des princesses

infortunées était ouverte. C'est par là qu'elle avait passé pour gagner les champs avec son ours. La

douleur de la Barbe-Bleue faisait peine à voir. Malgré les courriers innombrables envoyés à sa recherche,

on n'eut jamais nouvelles de Colette Passage.

M. de Montragoux la pleurait encore quand il lui advint de danser, à la fête des Guillettes, avec Jeanne de
la Cloche, fille du lieutenant criminel de Compiègne, qui lui inspira de l'amour. Il la demanda en mariage

et l'obtint incontinent. Elle aimait le vin et en buvait avec excès. Ce goût augmenta tellement qu'en peu

de mois elle eut l'air d'une trogne dans une outre. Le pis est que cette outre, devenue enragée, roulait

perpétuellement par les salles et les escaliers, avec des cris, des jurements, des hoquets et vomissant

l'injure et le vin sur tout ce qu'elle rencontrait. M. de Montragoux en tombait étourdi de dégoût et

d'horreur. Mais tout aussitôt il rappelait son courage et s'efforçait, avec autant de fermeté que de patience,

de guérir son épouse d'un vice si répugnant. Prières, remontrances, supplications, menaces, il employa

tous les moyens. Rien n'y fit. Il lui refusait le vin de sa cave ; elle s'en procurait du dehors qui l'enivrait

encore plus abominablement.

Pour lui ôter le goût d'une boisson trop aimée, il lui mit de l'herbe aux chats dans ses bouteilles. Elle crut
qu'il voulait l'empoisonner, bondit sur lui et lui planta trois pouces d'un couteau de cuisine dans le ventre.

Il en pensa mourir, mais ne se départit point de sa douceur coutumière. «Elle est, disait-il, plus à plaindre

qu'à blâmer.» Un jour qu'on avait oublié de fermer 1a porte du cabinet des princesses infortunées, Jeanne

de la Cloche y entra tout égarée, à son habitude, et voyant les figures peintes sur la muraille dans

l'attitude de la douleur et près de rendre l'âme, elle les prit pour des femmes véritables et s'enfuit

épouvantée dans la campagne, en criant au meurtre. Entendant la Barbe-Bleue, qui l'appelait et courait à

sa poursuite, elle se jeta, folle de terreur, dans la pièce d'eau et s'y noya. Chose difficile à croire et

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