|
Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux
inimitables .
M. de Saint-Sylvain, sans avoir pratiqué Rodrigue, avait en lui une foi absolue et y croyait comme en Dieu.
Il supplia le roi de faire appeler le docteur qui opérait des miracles. Ce fut en vain.
- Je m'en tiens, dit Christophe V, à Saumon et Machellier, je les connais, je sais qu'ils ne sont capables de rien ; tandis que je ne sais pas ce dont est capable ce Rodrigue.
CHAPITRE II. LE REMÈDE DU DOCTEUR RODRIGUE
Le roi n'avait jamais beaucoup aimé ses deux médecins ordinaires. Après six mois de maladie, ils lui devinrent tout à fait insupportables ; du plus loin qu'il voyait les belles moustaches qui couronnaient le sourire éternel et victorieux du docteur Saumon et les deux cornes de cheveux noirs collées sur le crâne de Machellier, il grinçait des dents et détournait farouchement le regard. Une nuit, il jeta par la fenêtre leurs potions, leurs globules et leurs poudres, qui remplissaient la chambre d'une odeur fade et triste. Non seulement il ne fit plus rien de ce qu'ils lui ordonnaient, mais il prit grand soin d'observer au rebours leurs prescriptions: il demeurait étendu quand ils lui recommandaient l'exercice, s'agitait quand ils lui ordonnaient le repos, mangeait quand ils le mettaient à la diète, jeûnait quand ils préconisaient la suralimentation ; et montrait à madame de la Poule une ardeur si inusitée qu'elle n'en pouvait croire le témoignage de ses sens et pensait rêver. Pourtant, il ne guérissait point, tant il est vrai que la médecine est un art décevant et que ses préceptes, en quelque sens qu'on les prenne, sont également vains. Il n'en allait pas plus mal, mais il n'en allait pas mieux.
Ses douleurs abondantes et variées ne le quittaient pas. Il se plaignait de ce qu'une fourmilière s'était établie dans son cerveau et que cette colonie industrieuse et guerrière y creusait des galeries, des chambres, des magasins, y transportait des vivres, des matériaux, y déposait des oeufs par milliards, y nourrissait les jeunes, y soutenait des sièges, donnait, repoussait des assauts, s'y livrait des combats acharnés. Il sentait, disait-il, quand une guerrière tranchait de ses mandibules acérées le dur et mince corselet de l'ennemie.
- Sire, lui dit M. de Saint-Sylvain, faites venir le docteur Rodrigue. Il vous guérira sûrement.
Mais le roi haussa les épaules et, dans un moment de faiblesse et d'absence, il redemanda des potions et se remit au régime. Il ne retourna plus chez madame de la Poule et prit avec zèle des pilules de nitrate d'aconitine qui étaient alors dans leur claire nouveauté et leur radieuse jeunesse. A la suite de cette abstinence et de ces soins, il fut saisi d'un tel accès de suffocation que la langue lui sortait de la bouche et les yeux de la tête. On mettait son lit debout comme une horloge et son visage congestionné y faisait un cadran rouge.
- C'est le plexus cardiaque qui est en pleine révolte, dit le professeur Machellier.
- En grande effervescence, ajouta le docteur Saumon.
M. de Saint-Sylvain trouva l'occasion bonne pour recommander une fois encore le docteur Rodrigue, mais le roi déclara qu'il n'avait pas besoin d'un médecin de plus.
- Sire, répliqua Saint-Sylvain, le docteur Rodrigue n'est pas un médecin.
|