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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

à quiconque est populaire.

Son royaume était riche. L'industrie et 1e commerce y florissaient sans toutefois s'étendre de façon à
inquiéter les nations voisines. Ses finances surtout commandaient l'admiration. La solidité de son crédit

semblait inébranlable ; les financiers en parlaient avec enthousiasme, avec amour et les yeux mouillés de

larmes généreuses. Quelque honneur en rejaillissait sur le roi Christophe.

Le paysan le rendait responsable des mauvaises récoltes ; mais elles étaient rares. La fertilité du sol et la
patience des laboureurs faisaient ce pays abondant en fruits, en blés, en vins, en troupeaux. Les ouvriers

des usines, par leurs revendications continues et violentes effrayaient les bourgeois qui comptaient sur le

roi pour les protéger contre la révolution sociale, les ouvriers de leur côté, ne pouvaient point le

renverser, car ils étaient les plus faibles, et n'en avaient guère envie, ne voyant pas ce qu'ils gagneraient à

sa chute .Il ne les soulageait point ni ne les opprimait davantage afin qu'ils fussent toujours une menace

et jamais un danger.

Ce prince pouvait compter sur l'armée: elle avait un bon esprit. L'armée a toujours un bon esprit ; toutes
les mesures sont prises pour qu'elle le garde ; c'est la première nécessité de l'État. Car, si elle le perdait, le

gouvernement serait aussitôt renversé. Le roi Christophe protégeait la religion. A vrai dire, il n'était pas

dévôt et, pour ne point penser contrairement à la foi, il prenait l'utile précaution de n'en examiner jamais

aucun article. Il entendait la messe dans sa chapelle et n'avait que des égards et des faveurs pour ses

évêques, parmi lesquels se trouvaient trois ou quatre ultramontains qui l'abreuvaient d'outrages. La

bassesse et la servilité de sa magistrature lui inspiraient un insurmontable dégoût. Il ne concevait pas que

ses sujets pussent supporter une si injuste justice ; mais ces magistrats achetaient leur honteuse faiblesse

envers les forts par une inflexible dureté a l'égard des faibles. Leur sévérité rassurait les intérêts et

commandait le respect.

Christophe V avait remarqué que ses actes ou ne produisaient pas d'effet appréciable ou produisaient des
effets contraires à ceux qu'il en attendait. Aussi agissait-il peu. Ses ordres et ses décorations étaient son

meilleur instrument de règne. Il les décernait à ses adversaires, qui en étaient avilis et satisfaits.

La reine lui avait donné trois fils. Elle était laide, acariâtre, avare et stupide, mais le peuple, qui la savait
délaissée et trompée par le roi, la poursuivait de louanges et d'hommages. Après avoir recherché une

multitude de femmes de toutes les conditions, le roi se tenait le plus souvent auprès de madame de la

Poule, avec laquelle il avait des habitudes. En femmes il eût toujours aimé la nouveauté ; mais une

femme nouvelle n'était plus une nouveauté pour lui et la monotonie du changement lui pesait. De dépit, il

retournait à madame de la Poule et ce « déjà vu » qui lui était fastidieux chez celles qu'il voyait pour la

première fois, il le supportait moins mal chez une vieille amie. Cependant elle l'ennuyait avec force et

continuité. Parfois, excédé de ce qu'elle se montrât toujours fadement la même, il essayait de la varier par

des déguisements et la faisait habiller en Tyrolienne, en Andalouse, en capucin, en capitaine de dragons,

en religieuse, sans cesser un moment de la trouver insipide.

Sa grande occupation était la chasse, fonction héréditaire des rois et des princes qui leur vient des
premiers hommes, antique nécessité devenue un divertissement, fatigue dont les grands font un plaisir. Il

n'est plaisir que de fatigue. Christophe V chassait six fois par semaine.

Un jour, en forêt, il dit à M. de Quatrefeuilles, son premier écuyer:

- Quelle misère de courre le cerf !

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