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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

- Eh bien, qu'est-ce que je viens de dire?

- Vous venez de dire: « Je soupçonne ici une sombre intrigue... »

Toute la petite Cour fut congédiée aussitôt que réveillée ; chacun dut pourvoir selon ses moyens à sa
réfection et à son équipement.

Boulingrin et Cicogne louèrent au régisseur du château une guimbarde du dix-septième siècle, attelée
d'un canasson déjà fort vieux quand il s'était endormi d'un sommeil séculaire, et se firent conduire à la

gare des Eaux-Perdues, ou ils prirent un train qui les mit en deux heures dans la capitale du royaume.

Leur surprise était grande de tout ce qu'ils voyaient et de tout ce qu'ils entendaient. Mais, au bout d'un

quart d'heure, ils eurent épuisé leur étonnement et rien ne les émerveilla plus. Eux-mêmes ils

n'intéressaient personne. On ne comprenait absolument rien à leur histoire ; elle n'éveillait aucune

curiosité, car notre esprit ne s'attache ni à ce qui est trop clair ni à ce qui est trop obscur pour lui.

Boulingrin, comme on peut croire, ne s'expliquait pas le moins du monde ce qu'il lui était arrivé. Mais,

quand la duchesse lui disait que tout cela n'était point naturel, il lui répondait:

- Chère amie, permettez-moi de vous dire que vous avez une bien mauvaise physique. Rien n'est qui ne
soit naturel.

Il ne leur restait plus ni parent, ni amis, ni biens. Ils ne purent retrouver l'emplacement de leur demeure.
Du peu d'argent qu'ils avaient sur eux, ils achetèrent une guitare et chantèrent dans les rues. Ils gagnèrent

ainsi de quoi manger. Cicogne jouait à la manille, la nuit, dans les cabarets, tous les sous qu'on lui avait

jetés dans la journée et, pendant ce temps, Boulingrin, devant un saladier de vin chaud, expliquait aux

buveurs qu'il est absurde de croire aux fées.

LA CHEMISE

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C'était un jeune berger nonchalamment étendu sur l'herbe de la prairie et charmant sa solitude aux sons
du chalumeau... On lui avait enlevé de force ses habits, mais... (Grand Dictionnaire de Pierre Larousse,

article CHEMISE ; t. IV, p.5 ; col. 4.)

CHAPITRE PREMIER. LE ROI CHRISTOPHE, SON GOUVERNEMENT, SES M`URS, SA
MALADIE

Christophe V n'était pas un mauvais roi. Il observait exactement les règles du gouvernement
parlementaire et ne résistait jamais aux volontés des Chambres. Cette soumission ne lui coûtait pas

beaucoup, car il s'était aperçu que, s'il y a plusieurs moyens d'arriver au pouvoir, il n'y en a pas deux de

s'y maintenir ni deux façons de s'y comporter, que ses ministres, quels que fussent leur origine, leurs

principes, leurs idées, leurs sentiments, gouvernaient tous d'une seule et même façon et que, en dépit de

certaines divergences de pure forme, ils se répétaient les uns les autres avec une exactitude rassurante.

Aussi portait-il sans hésitation aux affaires tous ceux que les Chambres lui désignaient, préférant

toutefois les révolutionnaires comme plus ardents à imposer leur autorité.

Pour sa part, il s'occupait surtout des affaires extérieures. Il faisait fréquemment des voyages
diplomatiques, dînait et chassait avec les rois ses cousins et se vantait d'être le meilleur ministre des

affaires étrangères qu'on pût rêver. A l'intérieur, il se soutenait aussi bien que le permettait le malheur des

temps. Il n'était ni très aimé ni très estimé de son peuple, ce qui lui assurait l'avantage précieux de ne

jamais donner de déceptions. Exempt de l'amour public, il n'était point menacé de l'impopularité assurée

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