bibliotheq.net - littérature française
 

Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

- Boulingrin, souffla la duchesse à son vieil ami dans le tuyau de l'oreille, est-ce que cette affaire ne vous
paraît pas louche? N'y soupçonnez-vous pas une intrigue des frères du roi pour amener le pauvre homme

à abdiquer? On le sait bon père... Ils ont bien pu vouloir le jeter dans le désespoir. . .

- C'est possible, répondit le secrétaire d'État. Dans tous les cas, il n'y a pas la moindre féerie dans cette
affaire. Les bonnes femmes de campagne peuvent seules croire encore à ces contes de MélusineS

- Taisez-vous, Boulingrin, fit la duchesse. Il n'y a rien d'odieux comme les sceptiques. Ce sont des
impertinents qui se moquent de notre simplicité. Je hais les esprits forts ; je crois ce qu'il faut croire ;

mais je soupçonne ici une sombre intrigue. . .

Au moment où Cicogne prononçait ces paroles, la fée Viviane les toucha tous deux de sa baguette et les
endormit comme les autres.

- -V - -

« Il crût dans un quart d'heure, tout autour du parc, une si grande quantité de grands arbres et de petits, de
ronces et d'épines entre lacées les unes dans les autres, que bête ni homme n'y auraient pu passer ; en

sorte qu'on ne voyait plus que le haut des tours du château ; encore n'était-ce que de bien loin. » (Contes

de Perrault, pp. 87- 88.)

Une fois, deux fois, trois fois, cinquante, soixante, octante, nonante et cent fois Uranie referma l'anneau
du Temps, et la Belle avec sa cour et Boulingrin auprès de la duchesse sur la banquette de l'antichambre

dormaient encore.

Soit qu'on regarde le temps comme un mode de la substance unique, soit qu'on le définisse une des
formes du moi sentant ou un état abstrait de l'extériorité immédiate, soit qu'on en fasse purement une loi,

un rapport résultant du processus des choses réelles, nous pouvons affirmer qu'un siècle est un certain

espace de temps.

- -VI - -

Chacun sait la fin de l'enchantement et comment, après cent cycles terrestres, un prince favorisé par les
fées traversa le bois enchanté et pénétra jus qu'au lit où dormait la princesse. C'était un principicule

allemand qui avait une jolie moustache et des hanches orbiculaires et dont, aussitôt réveillée, elle tomba

ou plutôt se leva amoureuse et qu'elle suivit dans sa petite principauté avec une telle précipitation qu'elle

n'adressa pas même une parole aux personnes de sa maison qui avaient dormi cent ans avec elle.

Sa première dame d'honneur en fut touchée et s'écria avec admiration ;

- Je reconnais le sang de mes rois.

Boulingrin se réveilla au côte de la duchesse de Cicogne en même temps que la dauphine et toute sa
maison. Comme il se frottait les yeux:

- Boulingrin, lui dit sa belle amie, vous avez dormi.

- Non pas, répondit-il, non pas, chère madame.

Il était de bonne foi. Ayant dormi sans rêves, il ne s'apercevait pas qu'il avait dormi.

- J'ai, dit-il, si peu dormi que je puis vous répéter ce que vous venez de dire à la seconde.

< page précédente | 34 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.