bibliotheq.net - littérature française
 

Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

Avec une longue frénésie elles le sollicitent à les aimer. Puis, voyant qu'elles ne parviennent point à
ranimer ses sens glacés d'horreur, elles l'accablent d'invectives, le frappent à coups redoublés de leurs

béquilles, le renversent à terre, le foulent aux pieds et, quand il est accablé, brisé, moulu, perclus de tous

ses membres, la plus jeune, qui a bien quatre-vingts ans, s'accroupit sur lui, se trousse et l'arrose d'un

liquide infect. Il en est aux trois quarts suffoqué ; et tout aussitôt les deux autres, remplaçant la première,

inondent le mal heureux gentilhomme d'une eau tout aussi puante. Enfin toutes trois s'éloignent en le

saluant d'un « Bonsoir, mon Endymion ! Au revoir, mon Adonis ! Adieu, beau Narcisse ! » et le laissent

évanoui,

Quand il reprit ses sens, un crapaud, près de lui, filait délicieusement des sons de flûte et une nuée de
moustiques dansait devant la lune. Il se releva à très grand'peine et acheva en boitant sa course.

Cette fois encore, M. da Boulingrin avait méconnu les fées, maîtresses des destinées.

La duchesse de Cicogne l'attendait avec impatience.

- Vous venez bien tard, mon ami.

Il lui répondit, en lui baisant les doigts, qu'elle était bien aimable de le lui reprocher. Et il s'excusa sur ce
qu'il avait été un peu souffrant.

- Boulingrin, lui dit elle, asseyez-vous là.

Et elle lui confia qu'elle consentirait volontiers à recevoir de la cassette royale Un don de deux mille
écus, propre à corriger les injures du sort à son égard, le pharaon lui ayant été depuis six mois

terriblement contraire.

Sur l'avis que la chose pressait, Boulingrin écrivit aussitôt à M. de la Rochecoupée pour lui demander la
Homme d'argent nécessaire.

La Rochecoupée se fera une joie de vous l'obtenir, dit-il. Il est obligeant et se plaît à servir ses amis.
J'ajouterai qu'on lui reconnaît plus de talents qu'on n'en voit d'ordinaire aux favoris des princes. Il a le

goût et l'intelligence des affaires ; mais il manque de philosophie. Il croit aux fées, sur le témoignage de

ses sens.

- Boulingrin, dit la duchesse, vous puez le pissat de chat.

- -IV - -

Dix-sept ans, jour pour jour, s'étaient écoulés depuis l'arrêt des fées. La dauphine était belle comme un
astre. Le roi et la reine habitaient avec la Cour la résidence agreste des Eaux Perdues. Qu'ai-je le besoin

de conter ce qu'il advint alors? On sait comment la princesse Aurore, courant un jour dans le château, alla

jusqu'au faîte d'un donjon où, dans un galetas, une bonne vieille, seulette, filait sa quenouille. Elle n'avait

pas entendu parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau.

- Que faites-vous là, ma bonne femme? demanda la princesse.

- Je file, ma belle enfant, lui répondit la vieille, qui ne la connaissait pas.

- Ah ! que cela est joli ! reprit la dauphine. Comment faites-vous? Donnez-moi, que je voie si j'en ferais
bien autant.

< page précédente | 32 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.