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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux
- Si ce n'est pour vous soyez croyant pour le public, lui disait le premier ministre. Mais, en vérité, il y a des moments où je me demande, mon cher Boulingrin, qui de nous deux est le plus crédule à l'endroit des fées. Je n'y pense jamais et vous en parlez toujours.
- M. de Boulingrin aimait tendrement madame la duchesse de Cicogne, femme de l'ambassadeur à Vienne, première dame de la reine, qui appartenait a la plus haute aristocratie du royaume, femme d'esprit, un peu sèche, un peu regardante et qui perdait au pharaon ses revenus, ses terres et sa chemise. Elle avait des bontés pour M. de Boulingrin et ne se refusait pas à un commerce auquel elle n'était point portée par tempérament, mais qu'elle estimait convenable à son rang et utile a ses intérêts. Leur liaison était formée avec un art qui révélait leur bon goût et l'élégance des moeurs régnantes ; cette liaison s'avouait, dépouillant par son aveu toute basse hypocrisie, et se montrait en même temps si réservée, que les plus sévères n'y voyaient rien à redire.
Pendant le temps que la duchesse passait chaque année sur ses terres, M. de Boulingrin logeait dans un vieux pigeonnier séparé du château de son amie par un chemin creux qui longeait une mare où les grenouilles jetaient, la nuit, dans les joncs, leurs cris assidus.
Or, un soir, tandis que les derniers reflets du soleil teignaient d'une couleur de sang les eaux croupies, le secrétaire d'État aux Finances vit, au carrefour du chemin, trois jeunes fées qui dansaient en rond et chantaient:
Trois filles dedans un pré... Mon coeur vole. Mon coeur vole, Mon coeur vole à votre gré.
Elles l'enfermèrent dans leur ronde et agitèrent vivement autour de lui leurs formes minces et légères. Leurs visages, dans le crépuscule, étaient obscurs et limpides ; leurs chevelures brillaient comme des feux follets.
Elles répétèrent:
Trois filles dedans un pré...
tant que, étourdi, prêt a tomber, il demanda grâce.
Alors la plus belle, ouvrant la ronde ;
- Mes soeurs, donnez congé a monsieur de Boulingrin qui va-t-au château baiser sa belle.
Il passa sans avoir reconnu les fées, maîtresses des destinées, et, quelques pas plus loin, il rencontra trois vieilles besacières qui marchaient toutes courbées sur leurs bâtons et ressemblaient de visage à trois pommes cuites dans les cendres. A travers leurs haillons passaient des os plus recouverts de crasse que de chair. Leurs pieds nus allongeaient démesurément des doigts décharnés, semblables aux osselets d'une queue de boeuf.
Du plus loin qu'elles l'aperçurent, elles lui firent des sourires et lui envoyèrent des baisers ; elles l'arrêtèrent au passage j l'appelèrent leur mignon, leur amour, leur coeur, le couvrirent de caresses auxquelles il ne pouvait échapper, car, au premier mouvement qu'il faisait pour fuir, elles lui enfonçaient dans la chair les crochets aigus qui terminaient leurs mains.
- Qu'il est beau ! qu'il est joli ! soupiraient elles.
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