bibliotheq.net - littérature française
 

Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

Mambourniens l'avertit de son avantage. Au lieu de battre en retraite, il se lança à la poursuite de
l'ennemi et recouvra la moitié de son royaume. L'armée victorieuse entra dans la ville de Trinqueballe,

toute pavoisée et fleurie en son honneur, et dans cette illustre capitale de la Vervignole fit un grand

nombre de viols, de pillages, de meurtres et d'autres cruautés, incendia plusieurs maisons, saccagea les

églises et prit dans la cathédrale tout ce que les juifs y avaient laissé, ce qui, à vrai dire, était peu de

chose. Maxime, qui, devenu chevalier et capitaine de quatre-vingts lances, avait beaucoup contribué à la

victoire, pénétra des premiers dans la ville et se rendit tout droit à la maison des Musiciens, où demeurait

la belle Mirande, qu'il n'avait pas vue depuis son départ pour la guerre. Il la trouva dans sa chambre qui

filait sa quenouille et fondit sur elle avec une telle furie que cette jeune demoiselle perdit son innocence

sans, autant dire, s'en apercevoir. Et, lorsque, revenue de sa surprise, elle s'écria: « Est-ce, vous, seigneur

Maxime? Que faites-vous la? » et qu'elle se mit en devoir de repousser l'agresseur, il descendait

tranquillement la rue, rajustant son harnais et lorgnant les filles.

Peut-être aurait-elle toujours ignoré cette offense, si, quelque temps après l'avoir essuyée, elle ne se fut
sentie mère. Alors le capitaine Maxime combattait en Mambournie. Toute la ville connut sa honte ; elle

la confia au grand saint Nicolas, qui, à cette étonnante nouvelle, leva les yeux au ciel et dit:

- Seigneur, n'avez-vous tiré celui-ci du saloir que comme un loup ravissant pour dévorer ma brebis?
Votre sagesse est adorable ; mais vos voies sont obscures et vos desseins mystérieux.

En cette même année, le dimanche de Laetare, Sulpice se jeta aux pieds du saint évêque.

- Des mon enfance, lui dit-il, mon voeu le plus cher fut de me consacrer au Seigneur. Permettez-moi,
mon père, d'embrasser l'état monastique et de faire profession dans le couvent des frères mendiants de

Trinqueballe.

- Mon fils, lui répondit le bon saint Nicolas, il n'est pas d'état meilleur que celui de religieux. Heureux
qui, dans l'ombre du cloître, se tient a l'abri des tempêtes du siècle ! Mais que sert de fuir l'orage si l'on a

l'orage en soi? A quoi bon affecter les dehors de l'humilité si l'on porte dans la poitrine un coeur plein de

superbe? De quoi vous profitera de revêtir la livrée de l'obéissance, si votre âme est révoltée? Je vous ai

vu, mon fils, tomber dans plus d'erreurs que Sabellius, Arius, Nestorius, Eutychès, Manès, Pélage, et

Pachose ensemble, et renouveler avant votre vingtième année douze siècles d'opinions singulières. A la

vérité, vous ne vous êtes obstiné dans aucune, mais vos rétractations successives semblaient trahir moins

de soumission à notre sainte mère l'Église, que d'empressement à courir d'une erreur à une autre, à bondir

du manichéisme au sabellianisme, et du crime des Albigeois aux ignominies des Vaudois.

Sulpice entendit ce discours d'un coeur contrit, avec une simplicité d'esprit et une soumission qui
touchèrent le grand saint Nicolas jusqu'aux larmes.

- Je déplore, je répudie, je condamne, je réprouve, je déteste, j'exècre, j'abomine mes erreurs passées,
présentes et futures, dit-il ; je me soumets à l'Église pleinement et entièrement, totalement et

généralement, purement et simplement, et n'ai de croyance que sa croyance, de foi que sa foi, de

connaissance que sa connaissance ; je ne vois, n'entends ni ne sens que par elle. Elle me dirait que cette

mouche qui vient de se poser sur le nez du diacre Modernus est un chameau, qu'incontinent, sans dispute,

contestation ni murmure, sans résistance, hésitation ni doute, je croirais, je déclarerais, je proclamerais, je

confesserais, dans les tortures et jusqu'à la mort, que c'est un chameau qui s'est posé sur le nez du diacre

Modernus. Car l'Église est la Fontaine de vérité, et je ne suis par moi-même qu'un vil réceptacle

d'erreurs.

< page précédente | 24 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.