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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

Le lendemain, comme il se préparait à dire la messe en la cathédrale, le saint évêque vit venir à lui, dans
la sacristie, les trois juifs Séligmann, Issachar et Meyer, qui, coiffés du chapeau vert et la rouelle à

l'épaule, lui présentèrent très humblement les billets que Robin leur avait passés. Et le vénérable pontife

ne pouvant les payer, ils appelèrent une vingtaine de portefaix, avec des paniers, des sacs, des crochets,

des chariots, des cordes, des échelles, et commencèrent à crocheter les serrures des armoires, des coffres

et des tabernacles. Le saint homme leur jeta un regard qui eût foudroyé trois chrétiens. Il les menaça des

peines dues en ce monde et dans l'autre au sacrilège ; leur représenta que leur seule présence dans la

demeure du Dieu qu'ils avaient crucifié appelait le feu du ciel sur leur tête. Ils l'écoutèrent avec le calme

de gens pour qui l'anathème, la réprobation, la malédiction et l'exécration étaient le pain quotidien. Alors

il les pria, les supplia, leur promit de payer sitôt qu'il le pourrait, au double, au triple, au décuple, au

centuple, la dette dont ils étaient acquéreurs. Ils s'excusèrent poliment de ne pouvoir différer leur petite

opération. L'évêque les menaça de faire sonner le tocsin, d'ameuter contre eux le peuple qui les tuerait

comme des chiens en les voyant profaner, violer, dérober les images miraculeuses et les saintes reliques.

Ils montrèrent en souriant les sergents qui les gardaient. Le roi Berlu les protégeait parce qu'ils lui

prêtaient de l'argent.

A cette vue, le saint évêque, reconnaissant que la résistance devenait rébellion et se rappelant Celui qui
recolla l'oreille de Malchus, resta inerte et muet, et des larmes amères roulèrent de ses yeux. Séligmann,

Issachar et Meyer enlevèrent les chasses d'or ornées de pierreries, d'émaux et de cabochons, les

reliquaires en forme de coupe, de lanterne, de nef, de tour, les autels portatifs en albâtre encadré d'or et

d'argent, les coffrets émaillés par les habiles ouvriers de Limoges et du Rhin, les croix d'autel, les

évangéliaires recouverts d'ivoire sculpté et de camées antiques, les peignes liturgiques ornés de festons

de pampres, les diptyques consulaires, les pyxides, les chandeliers, les candélabres, les lampes, dont ils

soufflaient la sainte lumière et versaient l'huile bénite sur les dalles ; les lustres semblables a de

gigantesques couronnes, les chapelets aux grains d'ambre et de perles, les colombes eucharistiques, les

ciboires, les calices, les patènes, les baisers de paix, les navettes a encens, les burettes, les ex-voto sans

nombre, pieds, mains, bras, jambes, yeux, bouches, entrailles, coeurs en argent, et le nez du roi Sidoc et

le sein de la reine Blandine, et le chef en or massif de monseigneur saint Cromadaire, premier apôtre de

Vervignole et benoît patron de Trinqueballe. Ils emportèrent enfin l'image miraculeuse de madame sainte

Gibbosine, que le peuple de Vervignole n'invoquait jamais en vain dans les pestes, les famines et les

guerres. Cette image très antique et très vénérable était de feuilles d'or battu, clouées a une armature de

cèdre et toutes couvertes de pierres précieuses, grosses comme des oeufs de canard, qui jetaient des feux

rouges, jaunes, bleus, violets, blancs. Depuis trois cents ans ses yeux d'émail, grands ouverts sur sa face

d'or, frappaient d'un tel respect les habitants de Trinqueballe, qu'ils la voyaient, la nuit, en rêve, splendide

et terrible, les menaçant de maux très cruels s'ils ne lui donnaient en quantité suffisante de la cire vierge

et des écus de six livres. Sainte Gibbosine gémit, trembla, chancela sur son socle et se laissa emporter

sans résistance hors de la basilique où elle attirait depuis un temps immémorial d'innombrables pèlerins.

Après le départ des larrons sacrilèges, le saint évêque Nicolas gravit les marches de l'autel dépouillé et
consacra le sang de Notre-Seigneur dans un vieux calice d'argent allemand mince et tout cabossé. Et il

pria pour les affligés et notamment pour Robin qu'il avait, par la volonté de Dieu, tiré du saloir.

- -V - -

A peu de temps de là, le roi Berlu vainquit les Mambourniens dans une grande bataille. Il ne s'en aperçut
pas d'abord, parce que les luttes armées présentent toujours une grande confusion et que les Vervignolais

avaient perdu depuis deux siècles l'habitude de vaincre. Mais la fuite précipitée et désordonnée des

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