bibliotheq.net - littérature française
 

Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

pureté, d'innocence et de candeur lui faisait comme un voile. La longueur de ses cils qui mettaient une
grille sur ses prunelles bleues, la petitesse enfantine de sa bouche, donnaient l'idée que le mal ne

trouverait guère d'issue pour entrer en elle. Ses oreilles étaient a ce point mignonnes, fines,

soigneusement ourlées, délicates, que les hommes les moins retenus n'osaient y souffler que des paroles

innocentes. Nulle vierge, en toute la Vervignole, n'inspirait tant de respect et nulle n'avait plus besoin

d'en inspirer, car elle était merveilleusement simple, crédule et sans défense.

Le pieux évêque Nicolas, son oncle, la chérissait chaque jour davantage et s'attachait à elle plus qu'on ne
doit s'attacher aux créatures. Sans doute il l'aimait en Dieu, mais distinctement ; il se plaisait en elle ; il

aimait à l'aimer ; c'était sa seule faiblesse. Les saints eux-mêmes ne savent pas toujours trancher tous les

liens de la chair. Nicolas aimait sa nièce avec pureté, mais non sans délectation. Le lendemain du jour où

il avait appris la faillite de Robin, accablé de tristesse et d'inquiétude, il se rendit auprès de Mirande pour

converser pieusement avec elle, comme il le devait, car il lui tenait lieu de père et avait charge de

l'instruire.

Elle habitait, dans la ville haute, près de la cathédrale, une maison qu'on nommait la maison des
Musiciens, parce qu'on y voyait sur la façade des hommes et des animaux jouant de divers instruments. Il

s'y trouvait notamment un âne qui soufflait dans une flûte et un philosophe, reconnaissable à sa longue

barbe et à son écritoire, qui agitait des cymbales. Et chacun expliquait ces figures à sa manière. C'était la

plus belle demeure de la ville.

L'évêque y trouva sa nièce accroupie sur le plancher, échevelée, les yeux brillants de larmes, près d'un
coffre ouvert et vide, dans la salle en désordre .

Il lui demanda la cause de cette douleur et de la confusion qui régnait autour d'elle. Alors, tournant vers
lui ses regards désolés, elle lui conta avec mille soupirs que Robin, Robin échappé du saloir, Robin si

mignon, lui ayant dit maintes fois que, si elle avait envie d'une robe, d'une parure, d'un joyau, il lui

prêterait avec plaisir l'argent nécessaire pour l'acheter, elle avait eu recours assez souvent à son

obligeance, qui semblait inépuisable, mais que, ce matin même, un juif nomme Séligmann était venu

chez elle avec quatre sergents, lui avait présenté les billets signés par elle à Robin, et que, comme elle

manquait d'argent pour les payer, il avait emporté toutes les robes, toutes les coiffures, tous les bijoux

qu'elle possédait .

- Il a pris, dit-elle en gémissant, mes corps et mes jupes de velours, de brocart et de dentelle, mes
diamants, mes émeraudes, mes saphirs, mes jacinthes, mes améthystes, mes rubis, mes grenats, mes

turquoises ; il m'a pris ma grande croix de diamants à têtes d'anges en émail, mon grand carcan, composé

de deux tables de diamants, de trois cabochons et de six noeuds de quatre perles chacun ; il m'a pris mon

grand collier de treize tables de diamants avec vingt perles en poire sur ouvrage a canetille... !

Et, sans en dire davantage, elle sanglota dans son mouchoir.

- Ma fille, répondit le saint évêque, une vierge chrétienne est assez parée quand elle a pour collier la
modestie, et la chasteté pour ceinture. Toutefois il vous convenait, issue d'une très noble et très illustre

famille, de porter des diamants et des perles. Vos joyaux étaient le trésor des pauvres, et je déplore qu'ils

vous aient été ravis.

Il l'assura qu'elle les retrouverait sûrement en ce monde ou dans l'autre ; il lui dit tout ce qui pouvait
adoucir ses regrets et calmer sa peine, et il la consola. Car elle avait une âme douce et qui voulait être

consolée. Mais il la quitta lui-même très affligé.

< page précédente | 22 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.