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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

des pierres précieuses et l'art de rogner les monnaies. Enfin, avec un petit pécule qu'il s'était fait par
merveilleuse industrie, il suivait en Vervignole, en Mondousiane et jusqu'en Mambournie, les foires, les

tournois, les pardons, les jubilés où affluaient de toutes les parties de la chrétienté des gens de toutes

conditions, paysans, bourgeois, clercs et seigneurs ; il y faisait le change des monnaies et revenait chaque

fois un peu plus riche qu'il n'était allé. Robin ne dépensait pas l'argent qu'il gagnait, mais l'apportait au

seigneur évêque.

Saint Nicolas était très hospitalier et très aumônier ; il dépensait ses biens et ceux de l'Église en viatiques
aux pèlerins et secours aux malheureux. Aussi se trouvait-il perpétuellement à court d'argent ; et il était

très obligé à Robin de l'empressement et de l'adresse avec lesquels ce jeune argentier lui procurait les

sommes dont il avait besoin. Or la pénurie ou, par sa magnificence et sa libéralité s'était mis le saint

évêque, fut bien aggravée par le malheur des temps . La guerre qui désolait la Vervignole ruina l'église de

Trinqueballe. Les gens d'armes battaient la campagne autour de la ville, pillaient les fermes, rançonnaient

les paysans, dispersaient les religieux, brûlaient les châteaux et les abbayes. Le clergé, les fidèles ne

pouvaient plus participer aux frais du culte, et, chaque jour, des milliers de paysans, qui fuyaient les

coitreaux, venaient mendier leur pain a la porte du manoir épiscopal. Sa pauvreté, qu'il n'eût pas sentie

pour lui même, le bon saint Nicolas la sentait pour eux. Par bonheur, Robin était toujours prêt à lui

avancer des sommes d'argent que le saint pontife s'engageait, comme de raison, à rendre dans des temps

plus prospères.

Hélas ! la guerre foulait maintenant tout le royaume du nord au midi, du couchant au levant, suivie de ses
deux compagnes assidues, la peste et la famine. Les cultivateurs se faisaient brigands, les moines

suivaient les armées. Les habitants de Trinqueballe, n'ayant ni bois pour se chauffer ni pain pour se

nourrir, mouraient comme des mouches à l'approche des froids. Les loups venaient dans les faubourgs de

la ville dévorer les petits enfants. En ces tristes conjonctures, Robin vint avertir l'évêque que non

seulement il né pouvait plus verser aucune somme d'argent, si petite fût-elle, mais encore que, n'obtenant

rien de ses débiteurs, harassé par ses créanciers, il avait dû céder à des juifs toutes ses créances.

Il apportait cette fâcheuse nouvelle à son bienfaiteur avec la politesse obséquieuse qui lui était ordinaire ;
mais il se montrait bien moins affligé qu'il n'eût dû l'être en cette extrémité douloureuse. De fait, il avait

grand'peine à dissimuler sous une mine allongée son humeur allègre et sa vive satisfaction. Le parchemin

de ses jaunes, sèches et humbles paupières cachait mal la lueur de joie qui jaillissait de ses prunelles

aiguës.

Douloureusement frappé, saint Nicolas demeura, sous le coup, tranquille et serein.

- Dieu, dit-il, saura bien rétablir nos affaires penchantes. Il ne laissera pas renverser la maison qu'il a
bâtie.

- Sans doute, dit Modernus, mais soyez certain que ce Robin, que vous avez tiré du saloir, s'entend, pour
vous dépouiller, avec les Lombards du Pont-Vieux et les juifs du Ghetto, et qu'il se réserve la plus grosse

part du butin.

Modernus disait vrai. Robin n'avait point perdu d'argent ; il était plus riche que jamais et venait d'être
nommé argentier du roi.

- -IV - -

A cette époque, Mirande accomplissait sa dix-septième année. Elle était belle et bien formée. Un air de

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