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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

conviendra aussi de leur enseigner la rhétorique, la philosophie et l'histoire des hommes, des animaux et
des plantes. Je veux qu'ils étudient, dans leurs moeurs et leur structure, les animaux dont tous les organes,

par leur inconcevable perfection, attestent la gloire du Créateur. Le vénérable pontife avait à peine

achevé ce discours qu'une paysanne passa sur la route, tirant par lu licol une vieille jument si chargée de

ramée que ses jarrets en tremblaient et qu'elle bronchait à chaque pas.

- Hélas ! soupira le grand saint Nicolas, voici un pauvre cheval qui porte plus que son faix. Il échut, pour
son malheur, à des maîtres injustes et durs. On ne doit surcharger nulles créatures, pas même les bêtes de

somme.

A ces paroles les trois garçons éclatèrent de rire. L'évèque leur ayant demandé pourquoi ils riaient si fort:
Parce que..., dit Robin.

- A cause..., dit Sulpice.

Nous rions, dit Maxime, de ce que vous prenez une jument pour un cheval. Vous n'en voyez pas la
différence: elle est pourtant bien visible. vous vous connaissez donc pas en animaux?

- Je crois, dit Modernus, qu'il faut d'abord apprendre à ces enfants la civilité.

A chaque ville, bourg, village, hameau, château, où il passait, saint Nicolas montrait aux habitants les
enfants tirés du saloir et contait le grand miracle que Dieu avait fait par son intercession, et chacun, tout

joyeux, l'en bénissait. Instruit par des courriers et des voyageurs d'un événement si prodigieux, le peuple

de Trinqueballe se porta tout entier au-devant de son pasteur, déroula des tapis précieux et sema des

fleurs sur son chemin. Les citoyens contemplaient avec des yeux mouillés de larmes les trois victimes

échappées du saloir et criaient: « Noël ! » Mais ces pauvres enfants ne savaient que rire et tirer la langue ;

et cela les faisait plaindre et admirer davantage comme une preuve sensible de leur innocence et de leur

misère.

Le saint évêque Nicolas avait une nièce orpheline, nommée Mirande, qui venait d'atteindre sa septième
année, et qui lui était plus chère que la lumière de ses yeux. Une honnête veuve, nommée Basine, l'élevait

dans la piété, la bienséance et l'ignorance du mal. C'est a cette dame qu'il confia les trois enfants

miraculeusement sauvés. Elle ne manquait pas de jugement. Très vite elle s'aperçut que Maxime avait du

courage, Robin de la prudence et Sulpice de la réflexion, et s'efforça d'affermir ces bonnes qualités qui,

par suite de la corruption commune à tout le genre humain, tendaient sans cesse à se pervertir et à se

dénaturer ; car la cautèle de Robin tournait volontiers en dissimulation et cachait, le plus souvent, d'âpres

convoitises ; Maxime était sujet à des accès de fureur et Sulpice exprimait fréquemment avec obstination,

sur les matières les plus importantes, des idées fausses. Au demeurant, c'étaient de simples enfants qui

dénichaient les couvées, volaient des fruits dans les jardins, attachaient des casseroles à la queue des

chiens, mettaient de l'encre dans les bénitiers et du poil à gratter dans le lit de Modernus. La nuit,

enveloppés de draps et montés sur des échasses, ils allaient dans les jardins et faisaient évanouir de peur

les servantes attardées aux bras de leurs amoureux. Ils hérissaient de pointes le siège sur lequel madame

Basine avait coutume de se mettre, et, quand elle s'asseyait, ils jouissaient de sa douleur, observant

l'embarras où elle se trouvait de porter publiquement une main vigilante et secourable à l'endroit offensé,

car elle n'eût pour rien au monde manqué à la modestie.

Cette dame, malgré son âge et ses vertus, ne leur inspirait ni amour ni crainte. Robin l'appelait vieille
bique, Maxime, vieille bourrique, et Sulpice ânesse de Balaam. Ils tourmentaient de toutes les manières

la petite Mirande, lui salissaient ses belles robes, la faisaient tomber le nez sur les pierres. Une fois, ils lui

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