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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

justice et à la modération. Il se montrait libéral, abondant en aumônes, et réservait aux pauvres la plus
grande partie de ses richesses.

Son château dressait fièrement, sur une colline dominant la ville, ses murs crénelés et ses toits en
poivrière. Il en faisait un refuge ou tous ceux que poursuivait la justice séculière trouvaient un asile. Dans

la salle du bas, la plus vaste qu'on pût voir en toute la Vervignole, la table dressée pour les repas était si

longue que ceux qui se tenaient à l'un des bouts la voyaient se perdre au loin en une pointe indistincte, et,

quand on y allumait des flambeaux, elle rappelait la queue de la comète apparue en Vervignole pour

annoncer la mort du roi Comus. Le saint évêque Nicolas se tenait au haut bout. Il y traitait les principaux

de la ville et du royaume et une multitude de clercs et de laïques. Mais un siège était réservé à sa droite

pour le pauvre qui viendrait à la porte mendier son pain. Les enfants surtout éveillaient la sollicitude du

bon saint Nicolas. Il se délectait de leur innocence et se sentait pour eux un coeur de père et des entrailles

de mère. Il avait les vertus et les moeurs d'un apôtre. Chaque année, sous l'habit d'un simple religieux, un

bâton blanc à la main, il visitait ses ouailles, jaloux de tout voir par ses yeux ; et pour qu'aucune

infortune, aucun désordre ne pût lui échapper, il parcourait, accompagné d'un seul clerc, les parties les

plus sauvages de son diocèse, traversant, durant l'hiver, les fleuves débordés, gravissant les montagnes de

glace et s'enfonçant dans les forêts épaisses.

Or, une fois qu'il avait chevauché sur sa mule, depuis l'aube, en compagnie du diacre Modernus, à travers
les bois sombres, hantés du lynx et du loup, et les sapins antiques qui hérissent les sommets des monts

Marmouse, l'homme de Dieu pénétra, au tomber du jour, dans des halliers épineux où sa monture se

frayait difficilement un chemin sinueux et lent. Le diacre Modernus le suivait à grand'peine sur sa mule,

qui portait le bagage.

Accablé de fatigue et de faim, l'homme de Dieu dit à Modernus:

- Arrêtons-nous, mon fils, et, s'il te reste un peu de pain et de Vin, nous souperons ici, car je ne me sens
guère la force d'aller plus avant, et tu dois, bien que plus jeune, être presque aussi las que moi.

- Monseigneur, répondit Modernus, il ne me reste ni une goutte de vin ni une miette de pain, car j'ai tout
donné, par votre ordre, sur la route, a des gens qui en avaient moins besoin que nous.

- Sans doute, répliqua l'évêque, s'il était resté encore dans ton bissac quelques rogatons, nous les eussions
pris avec plaisir, car il convient que ceux qui gouvernent l'Église se nourrissent du rebut des pauvres.

Mais puisque tu n'as plus rien, c'est que Dieu l'a voulu, et sûrement il l'a voulu pour notre bien et profit. Il

est possible qu'il nous cache à jamais les raisons de ce bienfait ; peut-être, au contraire, nous les fera-t-il

bientôt paraitre. En attendant, ce qui nous reste a faire est, je crois, de pousser devant nous jusqu'à ce que

nous trouvions des arbouses et des mûres pour notre nourriture et de l'herbe pour nos mules et, ainsi

réconfortés, de nous étendre sur un lit de feuilles.

- Comme il vous plaira, seigneur, répondit Modernus en piquant sa monture.

Ils cheminèrent toute la nuit et une partie de la matinée, puis, ayant gravi une côte assez roide, ils se
trouvèrent soudain à l'orée du bois et virent à leurs pieds une plaine recouverte d'un ciel fauve et

traversée de quatre routes pâles, qui s'allaient perdre dans la brume. Ils prirent celle de gauche, vieille

voie romaine, autrefois fréquentée des marchands et des pèlerins, mais déserte depuis que la guerre

désolait cette partie de la Vervignole.

Des nuées épaisses s'amassaient dans le ciel, où fuyaient les oiseaux ; un air étouffant pesait sur la terre

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