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Anatole France - Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et Autres Contes Merveilleux

cas, les peintures des murailles qu'elle aurait prises pour des cadavres mutilés et il faudrait comparer ses
hallucinations à celles de lady Macbeth. Mais il est extrêmement probable que Jeanne imagina ce

spectacle affreux pour le retracer ensuite et justifier les assassins de son époux en calomniant leur

victime. La perte de M. de Montragoux fut résolue. Certaines lettres que j'ai sous les yeux m'obligent à

croire que la dame Sidonie de Lespoisse participa au complot. Quant à sa fille aînée, on peut dire qu'elle

en fut l'âme. Anne de Lespoisse était la plus méchante de la famille. Elle demeurait étrangère aux

faiblesses des sens et restait chaste au milieu des débordements de sa maison ; non qu'elle se refusât des

plaisirs qu'elle jugeait indignes d'elle, mais parce qu'elle n'éprouvait de plaisir que dans la cruauté. Elle

engagea ses deux frères, Pierre et Cosme, dans l'entreprise par la promesse d'un régiment.

- -V - -

Il nous reste à retracer, d'après des documents authentiques et de sûrs témoignages, le plus atroce, le plus
perfide et le plus lâche des crimes domestiques, dont le souvenir soit venu jusqu'à nous. L'assassinat dont

nous allons exposer les circonstances, ne saurait être comparé qu'au meurtre commis dans la nuit du 9

mars 1449 sur la personne de Guillaume de Flavy par Blanche d'Overbreuc, sa femme, qui était jeune et

menue, le bâtard d'Orbandas et le barbier Jean Bocquillon. Ils étouffèrent Guillaume sous l'oreiller,

l'assommèrent a coups de bûche, et le saignèrent au cou comme un veau. Blanche d'Overbreuc prouva

que son mari avait résolu de la faire noyer, tandis que Jeanne de Lespoisse livra à d'infâmes scélérats un

époux qui l'aimait. Nous rapporterons les faits aussi sobrement que possible. La Barbe-Bleue revint un

peu plus tôt qu'on ne l'attendait. C'est ce qui a fait croire bien faussement que, en proie aux soupçons

d'une noire jalousie, il voulait surprendre sa femme. Joyeux et confiant, s'il pensait lui faire une surprise,

c'était une surprise agréable. Sa tendresse, sa bonté, son air joyeux et tranquille eussent attendri les

coeurs les plus féroces. Le chevalier de la Merlus et toute cette race exécrable de Lespoisse n'y virent

qu'une facilité pour attenter à sa vie et s'emparer de ses richesses, encore accrues d'un nouvel héritage. Sa

jeune épouse l'accueillit d'un air souriant, se laissa accoler et conduire dans la chambre conjugale et fit

tout au gré de l'excellent homme. Le lendemain matin elle lui remit le trousseau de clefs qui lui avait été

confié. Mais il y manquait celle du cabinet des princesses infortunées, qu'on appelait d'ordinaire le petit

cabinet. La Barbe-Bleue la réclama doucement. Et, après avoir quelque temps différé, sur divers

prétextes, Jeanne la lui remit.

Ici se pose une question qu'il n'est pas possible de trancher sans sortir du domaine circonscrit de l'histoire
pour entrer dans les régions indéterminées de la philosophie. Charles Perrault dit formellement que la

clef du petit cabinet était fée, ce qui veut dire qu'elle était enchantée, magique, douée de propriétés

contraires aux lois naturelles, telles du moins que nous les concevons. Or, nous n'avons pas de preuves du

contraire. C'est ici le lieu de rappeler le précepte de mon illustre maître, M. du Clos des Lunes, membre

de l'Institut: « Quand le surnaturel se présente, l'historien ne doit point le rejeter.» Je me contenterai donc

de rappeler, au sujet de cette clef, l'opinion unanime des vieux biographes de la Barbe-Bleue ; tous

affirment qu'elle était fée. Cela est d'un grand poids. D'ailleurs cette clef n'est pas le seul objet créé par

l'industrie humaine qu'on ait vu doué de propriétes merveilleuses. La tradition abonde en exemples

d'épées fées. L'épée d'Arthur était fée. Celle de Jeanne d'Arc était fée, au témoignage irrécusable de Jean

Chartier ; et la preuve qu'en donne cet illustre chroniqueur, c'est que, quand la lame eut été, rompue, les

deux morceaux refusèrent de se laisser réunir de nouveau, quelque effort qu'y fissent les plus habiles

armuriers. Victor Hugo parle, en un de ses poèmes, de ces «escaliers fées, qui sous eux s'embrouillent

toujours». Beaucoup d'auteurs admettent même qu'il y a des hommes fées qui peuvent se changer en

loups. Nous n'entreprendrons pas de combattre une croyance si vive et si constante, et nous nous

garderons de décider si la clef du petit cabinet était fée ou ne l'était pas, laissant au lecteur avisé le soin

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