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Anatole France - Le Jardin d'Épicure
l'on considère, d'ailleurs, que le théâtre est l'art qui s'éloigne le moins de la vie, on reconnaîtra qu'il est le plus facile à comprendre et à sentir et l'on en conclura que c'est celui sur lequel le public est le mieux d'accord et se trompe le moins.
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Que la mort nous fasse périr tout entiers, je n'y contredis point. Cela est fort possible. En ce cas, il ne faut pas la craindre:
Je suis, elle n'est pas; elle est, je ne suis plus.
Mais si, tout en nous frappant, elle nous laisse subsister, soyez bien sûrs que nous nous retrouverons au delà du tombeau tels absolument que nous étions sur la terre. Nous en serons sans doute fort penauds. Cette idée est de nature à nous gâter par avance le paradis et l'enfer.
Elle nous ôte toute espérance, car ce que nous souhaitons le plus, c'est de devenir tout autres que nous ne sommes. Mais cela nous est bien défendu.
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Il y a un petit livre allemand qui s'appelle: Notes à ajouter au livre de la vie, et qui est signé Gerhard d'Amyntor, livre assez vrai et par conséquent assez triste, où l'on voit décrite la condition ordinaire des femmes. «C'est dans les soucis quotidiens que la mère de famille perd sa fraîcheur et sa force et se consume jusqu'à la moelle de ses os. L'éternel retour de la question: «Que faut-il faire cuire aujourd'hui?» l'incessante nécessité de balayer le plancher, de battre, de brosser les habits, d'épousseter, tout cela, c'est la goutte d'eau dont la chute constante finit par ronger lentement, mais sûrement, l'esprit aussi bien que le corps. C'est devant le fourneau de cuisine que, par une magie vulgaire, la petite créature blanche et rose, au rire de cristal, se change en une momie noire et douloureuse. Sur l'autel fumeux où mijote le pot-au-feu, sont sacrifiées jeunesse, liberté, beauté, joie.» Ainsi s'exprime peu près Gerhard d'Amyntor.
Tel est le sort, en effet, de l'immense majorité des femmes. L'existence est dure pour elles comme pour l'homme. Et si l'on recherche aujourd'hui pourquoi elle est si pénible, on reconnaît qu'il n'en peut être autrement sur une planète où les choses indispensables à la vie sont rares, d'une production difficile ou d'une extraction laborieuse. Des causes si profondes et qui dépendent de la figure même de la terre, de sa constitution, de sa flore et de sa faune, sont malheureusement durables et nécessaires. Le travail, avec quelque équité qu'on le puisse répartir, pèsera toujours sur la plupart des hommes et sur la plupart des femmes, et peu d'entre elles auront le loisir de développer leur beauté et leur intelligence dans des conditions esthétiques. La faute en est à la nature. Cependant, que devient l'amour? Il devient ce qu'il peut. La faim est sa grande ennemie. Et c'est un fait incontestable que les femmes ont faim. Il est probable qu'au XX° siècle comme au XIX° elles feront la cuisine, à moins que le socialisme ne ramène l'âge o les chasseurs dévoraient leur proie encore chaude et où Vénus dans les forêts unissait les amants. Alors la femme était libre. Je vais vous dire: Si j'avais créé l'homme et la femme, je les aurais formés sur un type très différent de celui qui a prévalu et qui est celui des mammifères supérieurs. J'aurais fait les hommes et les femmes, non point à la ressemblance des grands singes comme ils sont en effet, mais à l'image des insectes qui, après avoir vécu chenilles, se transforment en papillons et n'ont, au terme de leur vie, d'autre souci que d'aimer et d'être beaux. J'aurais mis la jeunesse à la fin de l'existence humaine.
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