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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

L'art n'a pas la vérité pour objet. Il faut demander la vérit aux sciences, parce qu'elle est leur objet; il ne
faut pas la demander à la littérature, qui n'a et ne peut avoir d'objet que le beau.

La Chloé du roman grec ne fut jamais une vraie bergère, et son Daphnis ne fut jamais un vrai chevrier;
pourtant ils nous plaisent encore. Le Grec subtil qui nous conta leur histoire ne se souciait point d'étables

ni de boucs. Il n'avait souci que de poésie et d'amour. Et comme il voulait montrer, pour le plaisir des

citadins, un amour sensuel et gracieux, il mit cet amour dans les champs où ses lecteurs n'allaient point,

car c'étaient de vieux Byzantins blanchis au fond de leur palais, au milieu de féroces mosaïques ou

derrière le comptoir sur lequel ils avaient amassé de grandes richesses. Afin d'égayer ces vieillards

mornes, le conteur leur montra deux beaux enfants. Et pour qu'on ne confondit point son Daphnis et sa

Chloé avec les petits polissons et les fillettes vicieuses qui foisonnent sur le pav des grandes villes, il prit

soin de dire: «Ceux dont je vous parle vivaient autrefois à Lesbos, et leur histoire fut peinte dans un bois

consacré aux Nymphes.» Il prenait l'utile précaution que toutes les bonnes femmes ne manquent jamais

de prendre avant de faire un conte, quand elles disent: «Au temps que Berthe filait.» ou: «Quand les bêtes

parlaient.

Si l'on veut nous dire une belle histoire, il faut bien sortir un peu de l'expérience et de l'usage.

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Nous mettons l'infini dans l'amour. Ce n'est pas la faute des femmes.

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Je ne crois pas que douze cents personnes assemblées pour entendre une pièce de théâtre forment un
concile inspiré par la sagesse éternelle; mais le public, ce me semble, apporte ordinairement au spectacle

une naïveté de coeur et une sincérit d'esprit qui donnent quelque valeur au sentiment qu'il éprouve. Bien

des gens à qui il est impossible de se faire une idée de ce qu'ils ont lu sont en état de rendre un compte

assez exact de ce qu'ils ont vu représenté. Quand on lit un livre, on le lit comme on veut, on en lit ou

plutôt on y lit ce qu'on veut. Le livre laisse tout à faire à l'imagination. Aussi les esprits rudes et

communs n'y prennent-ils pour la plupart qu'un pâle et froid plaisir. Le théâtre au contraire fait tout voir

et dispense de rien imaginer. C'est pourquoi il contente le plus grand nombre. C'est aussi pourquoi il plaît

médiocrement aux esprits rêveurs et méditatifs. Ceux-là n'aiment les idées que pour le prolongement

qu'ils leur donnent et pour l'écho mélodieux qu'elles éveillent en eux-mêmes. Ils n'ont que faire dans un

théâtre et préfèrent au plaisir passif du spectacle la joie active de la lecture. Qu'est-ce qu'un livre? Une

suite de petits signes. Rien de plus. C'est au lecteur à tirer lui-même les formes, les couleurs et les

sentiments auxquels ces signes correspondent. Il dépendra de lui que ce livre soit terne ou brillant, ardent

ou glacé. Je dirai, si vous préférez, que chaque mot d'un livre est un doigt mystérieux, qui effleure une

fibre de notre cerveau comme la corde d'une harpe et éveille ainsi une note dans notre âme sonore. En

vain la main de l'artiste sera inspirée et savante. Le son qu'elle rendra dépend de la qualité de nos cordes

intimes. Il n'en est pas tout à fait de même du théâtre. Les petits signes noirs y sont remplacés par des

images vivantes. Aux fins caractères d'imprimerie qui laissent tant à deviner sont substitués des hommes

et des femmes, qui n'ont rien de vague ni de mystérieux. Le tout est exactement déterminé. Il en résulte

que les impressions reçues par les spectateurs sont aussi peu dissemblables que possible, en égard à la

fatale diversité des sentiments humains. Aussi voit-on, dans toutes les représentations (que des querelles

littéraires ou politiques ne troublent point), une véritable sympathie s'établir entre tous les assistants. Si

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