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Anatole France - Le Jardin d'Épicure
faire? Chacun de leurs personnages était quelqu'un d'entre eux. Ces personnages, animés de leur vie et de leur pensée, restent jamais touchants. Ils portent à l'avenir témoignage de sentiments éprouvés et d'émotion véritables. Des peintures archéologiques ne témoignent que de la richesse de nos musées.
Si vous voulez goûter l'art vrai et ressentir devant un tableau une impression large et profonde, regardez les fresques de Ghirlandajo, à Santa-Maria-Novella de Florence, la Naissance de la Vierge. Le vieux peintre nous montre la chambre de l'accouchée. Anne, soulevée sur son lit, n'est ni belle ni jeune; mais on voit tout de suite que c'est une bonne ménagère. Elle a rangé au chevet de son lit un pot de confitures et deux grenades. Une servante, debout à la ruelle, lui présente un vase sur un plateau. On vient de laver l'enfant, et le bassin de cuivre est encore au milieu de la chambre. Maintenant la petite Marie boit le lait d'une belle nourrice. C'est une dame de la ville, une jeune mère qui a voulu gracieusement offrir le sein l'enfant de son amie, afin que cet enfant et le sien, ayant bu la vie aux mêmes sources, en gardent le même goût et, par la force de leur sang, s'aiment fraternellement. Près d'elle, une jeune femme qui lut ressemble, ou plutôt une jeune fille, sa soeur peut-être, richement vêtue, le front découvert et portant des nattes sur les tempes comme Émilia Pia, étend les deux bras vers le petit enfant, avec un geste charmant où se trahit l'éveil de l'instinct maternel. Deux nobles visiteuses, habillées à la mode de Florence, entrent dans la chambre. Elles sont suivies d'une servante qui porte sur la tête des pastèques et des raisins, et cette figure d'une ample beauté, drapée à l'antique, ceinte d'une écharpe flottante, apparaît dans cette scène domestique et pieuse comme je ne sais quel rêve païen. Eh bien! dans cette chambre tiède, sur ces doux visages de femme, je vois toute la belle vie florentine et la fleur de la première Renaissance. Le fils de l'orfèvre, le maître des premières heures, a dans sa peinture, claire comme l'aube d'un jour d'été, révélé tout le secret de cet âge courtois dans lequel il eut le bonheur de vivre et dont le charme était si grand que ses contemporains eux-mêmes s'écriaient: «Dieux bons! le bienheureux siècle!
L'artiste doit aimer la vie et nous montrer qu'elle est belle. Sans lui, nous en douterions.
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L'ignorance est la condition nécessaire, je ne dis pas du bonheur, mais de l'existence même. Si nous savions tout, nous ne pourrions pas supporter la vie une heure. Les sentiments qui nous la rendent ou douce, ou du moins tolérable, naissent d'un mensonge et se nourrissent d'illusions.
Si possédant, comme Dieu, la vérité, l'unique vérité, un homme la laissait tomber de ses mains, le monde en serait anéanti sur le coup et l'univers se dissiperait aussitôt comme une ombre. La vérité divine, ainsi qu'un jugement dernier, le réduirait en poudre.
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Au vrai jaloux, tout porte ombrage, tout est sujet d'inquiétude. Une femme le trahit déjà seulement parce qu'elle vit et qu'elle respire. Il redoute ces travaux de la vie intérieure, ces mouvements divers de la chair et de l'âme qui font de cette femme une créature distincte de lui-même, indépendante, instinctive, douteuse et parfois inconcevable. Il souffre de ce qu'elle fleurit d'elle-même comme une belle plante, sans qu'aucune puissance d'amour puisse retenir et prendre tout ce qu'elle répand au monde de parfum dans ce moment agité qui est la jeunesse et la vie. Au fond, il ne lui reproche rien, sinon qu'elle est. C'est là ce qu'il ne saurait supporter paisiblement. Elle est, elle vit, elle est belle, elle songe. Quel
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