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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

le besoin instinctif; elle nous tourmente par d'affreuses illusions, en nous représentant des monstres qui
n'existent que par elle; elle crée notre petitesse en mesurant les astres, la brièveté de la vie en évaluant

l'âge de la terre, notre infirmité en nous faisant soupçonner ce que nous ne pouvons ni voir ni atteindre,

notre ignorance en nous cognant sans cesse à l'inconnaissable et notre misère en multipliant nos

curiosités sans les satisfaire.

» Je ne parle que de ses spéculations pures. Quand elle passe l'application, elle n'invente que des
appareils de torture et des machines dans lesquelles les malheureux humains sont suppliciés. Visitez

quelque cité industrielle ou descendez dans une mine, et dites si ce que vous voyez ne passe pas tout ce

que les théologiens les plus féroces ont imaginé de l'enfer. Pourtant, on doute, a la réflexion, si les

produits de l'industrie ne sont pas moins nuisibles aux pauvres qui les fabriquent qu'aux riches qui s'en

servent et si, de tous les maux de la vie, le luxe n'est point le pire. J'ai connu des êtres de toutes les

conditions: je n'en ai point rencontré de si misérables qu'une femme du monde, jeune et jolie, qui

dépense, à Paris, chaque année, cinquante mille francs pour ses robes. C'est un état qui conduit à la

névrose incurable.

La belle fille aux yeux clairs nous versa le café avec un air de stupidité heureuse.

Mon ami Jean me la désigna du bout de sa pipe qu'il venait de bourrer:

- Voyez, me dit-il, cette fille qui ne mange que du lard et du pain et qui portait, hier, au bout d'une
fourche les bottes de paille dont elle a encore des brins dans les cheveux. Elle est heureuse et, quoi

qu'elle fasse, innocente. Car c'est la science et la civilisation qui ont créé le mal moral avec le mal

physique. Je suis presque aussi heureux qu'elle, étant presque aussi stupide. Ne pensant à rien, je ne me

tourmente plus. N'agissant pas, je ne crains pas de mal faire. Je ne cultive pas même mon jardin, de peur

d'accomplir un acte dont je ne pourrais pas calculer les conséquences. De la sorte, je suis parfaitement

tranquille.

- A votre place, lui dis-je, je n'aurai pas cette quiétude. Vous n'avez pas supprimé assez complètement en
vous la connaissance, la pensée et l'action pour goûter une paix légitime. Prenez-y garde: Quoi qu'on

fasse, vivre, c'est agir. Les suites d'une découverte scientifique ou d'une invention vous effraient parce

qu'elles sont incalculables. Mais la pensée la plus simple, l'acte le plus instinctif a aussi des conséquences

incalculables. Vous faites bien de l'honneur à l'intelligence, à la science et l'industrie en croyant qu'elles

tissent seules de leurs mains le filet des destinées. Les forces inconscientes en ferment aussi plus d'une

maille. Peut-on prévoir l'effet d'un petit caillou qui tombe d'une montagne? Cet effet peut être plus

considérable pour le sort de l'humanité que la publication du Novum Organum ou que la

découverte de l'électricité.

- Ce n'était un acte ni bien original, ni bien réfléchi, ni, coup sûr, d'ordre scientifique que celui auquel
Alexandre ou Napoléon dut de naître. Toutefois des millions de destinées en furent traversées. Sait-on

jamais la valeur et le véritable sens de ce que l'on fait? Il y a dans les Mille et une Nuits un conte

auquel je ne puis me défendre d'attacher une signification philosophique. C'est l'histoire de ce marchand

arabe qui, au retour d'un pèlerinage à la Mecque, s'assied au bord, d'une fontaine pour manger des dattes,

dont il jette les noyaux en l'air. Un de ces noyaux tue le fils invisible d'un Génie. Le pauvre homme ne

croyait pas tant faire avec un noyau, et, quand on l'instruisit de son crime, il en demeura stupide. Il n'avait

pas assez médité sur les conséquences possibles de toute action. Savons-nous jamais si, quand nous

levons les bras, nous ne frappons pas, comme fit ce marchand, un génie de l'air? À votre place je ne

serais pas tranquille. Qui vous dit, mon ami, que votre repos dans ce prieuré couvert de lierre et de

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