bibliotheq.net - littérature française
 

Anatole France - Le Jardin d'Épicure

pas cherché, sans doute, le chemin des Indes s'il avait prévu que sa découverte causerait le massacre de
tant de peuples rouges, a la vérité vicieux et cruels, mais sensibles à la souffrance, et qu'il apporterait

dans la vieille Europe, avec l'or du Nouveau-Monde, des maladies et des crimes inconnus. Je frissonnai

quand de fort honnêtes gens parlèrent de m'intéresser dans des affaires de canons, de fusils et d'explosifs

où ils avaient gagné de l'argent et des honneurs. Je ne doutai plus que la civilisation, comme on la

nomme, ne fût une barbarie savante et je résolus de devenir un sauvage. Il ne me fut pas difficile

d'exécuter ce dessein à trente lieues de Paris, dans ce petit pays qui se dépeuple tous les jours. Vous avez

vu sur la rue du village des maisons en ruine. Tous les fils des paysans quittent pour la ville une terre trop

morcelée, qui ne peut plus les nourrir.

On prévoit le jour où un habile homme, achetant tous ces champs, reconstituera la grande propriété, et
nous verrons peut-être le petit cultivateur disparaître de la campagne, comme déjà le petit commerçant

tend à disparaître des grandes villes. Il en sera ce qu'il pourra. Je n'en prends nul souci. J'ai acheté pour

six mille francs les restes d'un ancien prieuré, avec un bel escalier de pierre dans une tour et ce verger

que je ne cultive pas. J'y passe le temps à regarder les nuages dans le ciel ou, sur l'herbe, les fusées

blanches de la carotte sauvage. Cela vaut mieux, sans doute, que d'ouvrir des grenouilles ou que de créer

un nouveau type de torpilleur.

» Quand la nuit est belle, si je ne dors pas, je regarde les étoiles, qui me font plaisir à voir depuis que j'ai
oublié leurs noms. Je ne reçois personne, je ne pense à rien. Je n'ai pris soin ni de vous attirer dans ma

retraite ni de vous en écarter.

» Je suis heureux de vous offrir une omelette, du vin et du tabac. Mais je ne vous cache pas qu'il m'est
encore plus agréable de donner à mon chien, à mes lapins et à mes pigeons le pain quotidien, qui répare

leurs forces, dont ils ne se serviront pas mal à propos pour écrire des romans qui troublent les coeurs ou

des traités de physiologie qui empoisonnent l'existence.

A ce moment, une belle fille, aux joues rouges, avec des yeux d'un bleu pâle, apporta des oeufs et une
bouteille de vin gris. Je demandai à mon ami Jeun s'il haïssait les arts et les lettres à l'égal des sciences.

- Non pas, me dit-il: il y a dans les arts une puérilité qui désarme la haine. Ce sont des jeux d'enfants. Les
peintres, les sculpteurs barbouillent des images et font des poupées. Voil tout! Il n'y aurait pas grand mal

à cela. Il faudrait même savoir gré aux poètes de n'employer les mots qu'après les avoir dépouillés de

toute signification si les malheureux qui se livrent à cet amusement ne le prenaient point au sérieux et

s'ils n'y dévouaient point odieusement égoïstes, irritables, jaloux, envieux, maniaques et déments. Ils

attachent à ces niaiseries des idées de gloire. Ce qui prouve leur délire. Car de toutes les illusions qui

peuvent naître dans un cerveau malade, la gloire est bien la plus ridicule et la plus funeste. C'est ce qui

me fait pitié. Ici, les laboureurs chantent dans le sillon les chansons des aïeux; les bergers, assis au

penchant des collines, taillent avec leur couteau des figures dans des racines de buis, et les ménagères

pétrissent, pour les fêtes religieuses, des pains en forme de colombes. Ce sont là des arts innocents, que

l'orgueil n'empoisonna pas. Ils sont faciles et proportionnés à la faiblesse humaine. Au contraire, les arts

des villes exigent un effort, et tout effort produit la souffrance.

» Mais ce qui afflige, enlaidit et déforme excessivement les hommes, c'est la science, qui les met en
rapport avec des objets auxquels ils sont disproportionnés et altère les conditions véritables de leur

commerce avec la nature. Elle les excite comprendre, quand il est évident qu'un animal est fait pour

sentir et ne pas comprendre; elle développe le cerveau, qui est un organe inutile aux dépens des organes

utiles, que nous avons en commun avec les bêtes; elle nous détourne de la jouissance, dont nous sentons

< page précédente | 54 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.