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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

marmousets sont légers, mais ce sont des marmousets de sureau. De même, vos termes qu'on dit abstraits,
sont seulement devenus moins concrets. Et si vous les tenez pour absolument abstraits et tout tirés hors

de leur propre et véritable nature, c'est pure convention. Mais, si les idées que représentent ces mots ne

sont pas, elles, des conventions pures; si elles sont réalisées autre part qu'en vous-même, si elles existent

dans l'absolu, ou en tout autre imaginaire lieu qu'il vous plaira désigner, si elles «sont» enfin, elles ne

peuvent être énoncées, elles demeurent ineffables. Les dire, c'est les nier; les exprimer, c'est les détruire.

Car, le mot concret étant le signe de l'idée abstraite, celle-ci, aussitôt signifiée, devient concrète, et voilà

toute la quintessence perdue.

ARISTE.

Mais si je vous dis que, pour l'idée comme pour le mot, l'abstrait n'est qu'un moindre concret, votre
raisonnement tombe par terre.

POLYPHILE.

Vous ne direz pas cela. Ce serait ruiner toute la métaphysique et faire trop de tort à l'âme, à Dieu et
subséquemment à ses professeurs. Je sais bien que Hegel a dit que le concret était l'abstrait et que

l'abstrait était le concret. Mais aussi cet homme pensif a mis votre science à l'envers. Vous conviendrez,

Ariste, ne fût-ce que pour rester dans les règles du jeu, que l'abstrait est opposé au concret. Or, le mot

concret ne peut être le signe de l'idée abstraite. Il n'en saurait être que le symbole, et, pour mieux dire,

l'allégorie. Le signe marque l'objet et le rappelle. Il n'a pas de valeur propre. Le symbole tient lieu de

l'objet. Il ne le montre pas, il le représente. Il ne le rappelle pas, il l'imite. Il est une figure. Il a par

lui-même une réalité et une signification. Aussi étais-je dans la vérité en recherchant les sens contenus

dans les mots âme, Dieu, absolu, qui sont des symboles et non pas des signes.

«_L'âme possède Dieu dans la mesure où elle participe de l'absolu.

Qu'est-ce que cela, sinon un assemblage de petits symboles qu'on a beaucoup effacés, j'en conviens, qui
ont perdu leur brillant et leur pittoresque, mais qui demeurent encore des symboles par force de nature?

L'image y est réduite au schéma. Mais le schéma c'est l'image encore. Et j'ai pu, sans infidélité, substituer

celle-ci à l'autre. C'est ainsi que j'ai obtenu:

«_Le souffle est assis sur celui qui brille au boisseau du don qu'il reçoit en ce qui est tout délié (ou
subtil)_», d'où nous tirons sans peine: «_Celui dont le souffle est un signe de vie, l'homme, prendra

place
(sans doute après que le souffle sera exhalé) dans le feu divin, source et foyer de la vie, et
cette place lui sera mesurée sur la vertu qui lui a été donnée
(par les démons, j'imagine) d'étendre
ce souffle chaud, cette petite âme invisible, à travers l'espace libre
(le bleu du ciel, probablement).

Et remarquez que cela vous a l'air d'un fragment d'hymne védique, que cela sent la vieille mythologie
orientale. Je ne réponds pas d'avoir rétabli ce mythe primitif dans toute la rigueur des lois qui régissent le

langage. Peu importe. Il suffit qu'on voie que nous avons trouvé des symboles et un mythe dans une

phrase qui était essentiellement symbolique et mythique, puisqu'elle était métaphysique. Je crois vous

l'avoir assez fait sentir, Ariste: toute expression d'une idée abstraite ne saurait être qu'une allégorie. Par

un sort bizarre, ces métaphysiciens, qui croient échapper au monde des apparences, sont contraints de

vivre perpétuellement dans l'allégorie. Poètes tristes, ils décolorent les fables antiques, et ils ne sont que

des assembleurs de fables. Ils font de la mythologie blanche.

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