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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

l'acception que leur donne le chimiste? C'est pourquoi l'on n'aurait pas le sens commun à rechercher
l'histoire des dénominations qui entrent dans la terminologie des sciences. Un mot de chimie, une fois

installé dans le formulaire, n'a pas à nous révéler les aventures qui lui arrivèrent du temps de sa folle

jeunesse, quand il courait les bois et les montagnes. Il ne s'amuse plus. Son objet et lui peuvent être

embrassés du même regard et sans cesse confrontés. Vous me parlez aussi du géomètre. Le géomètre

spécule sur des abstractions, sans doute. Mais, bien différentes des abstractions métaphysiques, celles de

la mathématique sont extraites des propriétés sensibles et mesurables des corps; elles constituent une

philosophie physique. Il en résulte que les vérités mathématiques, bien qu'intangibles par elles-mêmes,

peuvent être comparées sans cesse à la nature qui, sans jamais les dégager entièrement, laisse paraître

qu'elles sont toutes en elles. Leur expression n'est pas dans le langage; elle est dans la nature des choses;

elle est précisément dans les catégories du nombre et de l'espace sous lesquelles la nature se manifeste

l'homme. Aussi le langage de la mathématique n'a-t-il besoin, pour être excellent, que d'être soumis à des

conventions stables. Si chaque terme concret y désigne une abstraction, cette abstraction a dans la nature

sa représentation concrète. C'est, si vous voulez, une figure grossière, une sorte d'épaisse et de rude

caricature; ce n'en est pas moins une image sensible. Le mot s'applique directement à elle, parce qu'il est

dans son plan, et, de là, il se transporte sans difficulté sur l'idée purement intelligible qui correspond à

l'idée sensible. Il n'en va pas de même de la métaphysique où l'abstraction est non plus le résultat visible

de l'expérience, comme dans la physique, non plus l'effet d'une spéculation sur la nature sensible, comme

dans la mathématique, mais uniquement le produit d'une opération de l'esprit qui tire d'une chose

certaines qualités pour lui seul intelligibles et concevables, dont on sait seulement qu'il a l'idée qu'il ne

fait connaître que par le discours qu'il en tient, qui, par conséquent, n'ont d'autre caution que la parole. Si

ces abstractions existent véritablement et par elles-mêmes, elles résident dans un lieu accessible à la seule

intelligence, elles habitent un monde que vous appelez l'absolu par opposition à celui-ci, dont je dirai

seulement qu'à votre sens, il n'est pas absolu. Et si ces deux mondes sont l'un dans l'autre, c'est leur

affaire et non la mienne. Il me suffit de connaître que l'un est sensible et que l'autre ne l'est pas; que le

sensible n'est pas intelligible et que l'intelligible n'est pas sensible. Dès lors, le mot et la chose ne peuvent

s'appliquer l'un à l'autre, n'étant pas dans le même lieu; ils ne sauraient se connaître l'un l'autre, puisqu'ils

ne sont pas dans le même monde. Métaphysiquement, ou le mot est toute la chose, ou il ne sait rien de la

chose.

Pour qu'il en fût autrement il faudrait qu'il y eût des mots absolument abstraits de tout sensualisme; et il
n'y en a pas. Les mots qu'on dit abstraits ne le sont que par destination. Ils jouent le rôle de l'abstrait,

comme un comédien représente le fantôme, dans Hamlet.

ARISTE.

Vous mettez des difficultés où il n'y en eut jamais. A mesure que l'esprit a abstrait ou, si vous voulez,
décomposé, et, comme vous disiez tout à l'heure, distillé la nature pour en tirer l'essence, il a de même

abstrait, décomposé, distillé des mots, afin de représenter le produit de ses opérations transcendantes.

D'où il résulte que le signe est exactement appliqué à l'objet.

POLYPHILE.

Mais, Ariste, je vous ai assez fait voir, et sous divers aspects, que l'abstrait dans les mots n'est qu'un
moindre concret. Le concret, aminci et exténué, est encore le concret. Il ne faut pas tomber dans le

travers de ces femmes qui, parce qu'elles sont maigres, veulent passer pour de purs esprits. Vous imitez

les enfants qui d'une branche de sureau ne gardent que la moelle pour en faire des marmousets. Ces

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