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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

idées bien étranges et parfois peut-être instructives.

Essayons, si vous voulez, Ariste, de rendre la forme et la couleur, la vie première aux mots qui
composent la phrase de mon petit Manuel:

L'âme possède Dieu dans la mesure où elle participe de l'absolu,

En cette tentative, la grammaire comparée nous portera le même secours que le réactif chimique offre
aux déchiffreurs de palimpsestes. Elle nous fera voir le sens que présentait cette dizaine de mots, non

point sans doute à l'origine du langage, qui se perd dans les ombres du passé, mais du moins à une

époque bien antérieure à tout souvenir historique.

Âme, Dieu, mesure, posséder, participer, peuvent être ramenés leur signification aryenne.
Absolu
se laisse décomposer en ses éléments antiques. Or, en redonnant à ces mots leur jeune et clair
visage, voici, sauf erreur, ce que nous obtenons: Le souffle est assis sur celui qui brille, au boisseau

du don qu'il reçoit en ce qui est tout délié.

ARISTE.

Pensez-vous, Polyphile, qu'il y ait de grandes conséquences tirer de cela?

POLYPHILE.

Il y a du moins celle-ci que les métaphysiciens construisent leurs systèmes avec les débris
méconnaissables des signes par lesquels les sauvages exprimaient leurs joies, leurs désirs et leurs

craintes.

ARISTE.

Ils subissent en cela les conditions nécessaires du langage.

POLYPHILE.

Sans chercher si cette fatalité commune est pour eux un sujet d'humiliation ou d'orgueil, je songe aux
aventures extraordinaires par lesquelles les termes qu'ils emploient ont passé du particulier au général, du

concret à l'abstrait; comment, par exemple, âme qui était le souffle chaud du corps a changé

d'essence au point qu'on peut dire: «Cet animal n'a point d'âme.» Ce qui signifie proprement: «Celui-ci

qui souffle n'a pas de souffle»; et comment encore le même nom a été donn successivement à un

météore, à un fétiche, à une idole et à la cause première des choses. Ce sont là, pour de pauvres syllabes,

des fortunes merveilleuses qui m'effraient.

En les rapportant avec exactitude, on travaillerait à l'histoire naturelle des idées métaphysiques. Il
faudrait suivre les modifications successives qu'a subies le sens de mots tels qu'âme ou esprit et découvrir

comment peu à peu se sont formées les significations actuelles. On jetterait ainsi une lumière terrible sur

l'espèce de réalité que ces mots expriment.

ARISTE.

Vous parlez, Polyphile, comme si les idées qu'on attache à un mot, dépendantes de ce mot, naissaient,
changeaient et mouraient avec lui; et parce qu'un nom, comme Dieu, âme ou

esprit a été successivement le signe de plusieurs idées dissemblables entre elles, vous croyez

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