bibliotheq.net - littérature française
 

Anatole France - Le Jardin d'Épicure

ARISTE.

Vous voulez parler, je suis sûr, des mots Dieu et âme .

POLYPHILE.

C'est vous qui les avez nommés, Ariste. Ces deux mots-là, frottés durant des siècles, n'ont plus trace de
figure. Avant la métaphysique, ils étaient déjà parfaitement métaphysiciés. Jugez vous-même si

l'abstracteur de profession peut laisser échapper ces sortes de mots, qui semblent apprêtés pour son

usage, et qui le sont en effet, car les foules inconnues les ont travaillés sans conscience, il est vrai, mais

avec un instinct philosophique.

Enfin, pour le cas où ils croient penser ce qui n'avait point ét pensé et concevoir ce qui n'avait point été
conçu, les philosophes frappent des mots. Ceux-là, certes, sortent du balancier lisses comme des jetons.

Mais il a bien fallu employer à leur fabrication le vieux métal commun. Et cela, comme le reste, est à

considérer.

ARISTE.

Vous venez de dire, si je vous ai bien entendu, Polyphile, que les métaphysiciens parlent une langue
composée de termes les uns empruntés au langage vulgaire dans ce qu'il a de plus abstrait, ou de plus

général, ou de plus négatif, les autres créés artificiellement avec des éléments empruntés au langage

vulgaire. Où voulez-vous en venir?

POLYPHILE.

Accordez-moi d'abord, Ariste, que tous les mots du langage humain furent frappés à l'origine d'une figure
matérielle et que tous représentèrent dans leur nouveauté quelque image sensible. Il n'est point de terme

qui primitivement n'ait été le signe d'un objet appartenant à ce monde des formes et des couleurs, des

sons et des odeurs et de toutes les illusions où les sens sont amusés impitoyablement.

C'est en nommant le chemin droit et le sentier tortueux qu'on exprima les premières idées morales. Le
vocabulaire des hommes naquit sensuel et cette sensualité est si bien attachée à sa nature qu'elle se

retrouve encore dans les termes auxquels le sentiment commun a prêté par la suite un vague spirituel, et

jusque dans les dénominations fabriquées par l'art des métaphysiciens pour exprimer l'abstraction à sa

plus haute puissance. Celles-là même n'échappent pas au matérialisme fatal du vocabulaire; elles tiennent

encore par quelque racine l'antique imagerie de la parole humaine.

ARISTE.

J'en conviens.

POLYPHILE.

Tous ces mots, ou défigurés par l'usage ou polis ou même forgés en vue de quelque construction mentale,
nous pouvons nous représenter leur figure originelle. Les chimistes obtiennent des réactifs qui font

paraître sur le papyrus ou sur le parchemin l'encre effacée. C'est à l'aide de ces réactifs qu'on lit les

palimpsestes.

Si l'on appliquait un procédé analogue aux écrits des métaphysiciens, si l'on mettait en lumière le sens
primitif et concret qui demeure invisible et présent sous le sens abstrait et nouveau, on trouverait des

< page précédente | 48 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.