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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

in-tangible, in-conscient . Ils ne sont jamais si à l'aise que lorsqu'ils s'étendent sur l'
in-fini
et sur l'in-défini, ou s'attachent l' in-connaissable. En trois pages de Hegel,
prises au hasard, dans sa Phénoménologie, sur vingt-six mots, sujets de phrases considérables, j'ai

trouvé dix-neuf termes négatifs pour sept termes affirmatifs, je veux dire sept termes dont le sens ne se

trouvait pas détruit à l'avance par quelque préfixe d'esprit contrariant. Je ne prétends pas que la

proportion se maintienne dans le reste de l'ouvrage. Je n'en sais rien. Mais cet exemple vient illustrer une

remarque dont l'exactitude peut être vérifiée aisément. Tel est, autant que je l'ai su voir, l'usage des

métaphysiciens ou, pour mieux dire, des «métataphysiciens», car c'est une merveille à joindre aux autres

que votre science ait elle-même un nom négatif, tiré de l'ordre où furent rangés les livres d'Aristote, et

que vous vous intituliez: ceux qui vont après les physiciens. J'entends bien que vous supposez que

ceux-ci sont en pile et que, prendre place après, c'est monter dessus. Vous n'en avouez pas moins que

vous êtes hors nature.

ARISTE.

Poursuivez une idée, de grâce, cher Polyphile. Si vous sautez sans cesse de l'une à l'autre, j'aurai peine à
vous suivre.

POLYPHILE.

Je m'en tiens donc à la prédilection qui attire les distillateurs d'idées vers les termes qui expriment la
négation d'une affirmation. Et cette prédilection, j'en conviens, n'a par elle-même rien de bizarre ni de

fantasque. Ce n'est point chez eux dérèglement, dépravation, manie; elle répond aux besoins naturels des

âmes abstrayantes. Les ab, les in, les non agissent plus énergiquement encore que

la meule. Ils vous effacent d'un coup les mots les plus saillants. Parfois, à vrai dire, ils vous les retournent

seulement, et vous les mettent sens dessus dessous. Ou bien encore ils leur communiquent une force

mystérieuse et sacrée, comme on voit dans absolu, qui est beaucoup plus que solu .

Absolutus
, c'est l'ampleur patricienne de solutus, et un grand témoignage de la majest latine.

Voilà ma première remarque. La seconde est que les sages qui, comme vous, Ariste, parlent
métaphysique, prennent soin d'effacer de préférence les termes dont l'effigie avait déjà perdu avant eux

sa netteté originelle. Car il faut avouer qu'à nous aussi, gens du commun, il arrive de limer les mots et de

les défigurer peu à peu. En quoi nous sommes sans le savoir des métaphysiciens.

ARISTE.

Ce que vous dites là, Polyphile, est bon à retenir pour que vous ne soyez pas tenté plus tard de prétendre
que les opérations métaphysiques ne sont pas naturelles à l'homme, légitimes, et en quelque sorte

nécessaires. Mais poursuivez.

POLYPHILE.

J'observe, Ariste, que beaucoup d'expressions, en passant de bouche en bouche dans la suite des
générations prennent du poli, et, comme on dit en terme d'art, du flou. Surtout ne pensez point, Ariste,

que je blâme les métaphysiciens s'ils choisissent volontiers, pour les polir, les mots qui leur arrivent un

peu frustes. De la sorte ils s'épargnent une bonne moitié de la besogne. Parfois, plus heureux encore, ils

mettent la main sur des mots qui, par un long et universel usage, ont perdu, de temps immémorial, toute

trace d'effigie. La phrase du petit Manuel en contient jusqu'à deux de cette sorte.

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