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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

bases solides une science esthétique. Mais alors notre planète sera bien vieille et touchera aux termes de
ses destins. Le soleil, dont les taches nous inquiètent déjà, non sans raison, ne montrera plus à la terre

qu'une face d'un rouge sombre et fuligineux à demi couverte de scories opaques, et les derniers humains,

retirés au fond des mines, seront moins soucieux de disserter sur l'essence du beau que de brûler dans les

ténèbres leurs derniers morceaux de houille, avant de s'abîmer dans les glaces éternelles.

Pour fonder la critique, on parle de tradition et de consentement universel. Il n'y en a pas. L'opinion
presque générale, il est vrai, favorise certaines oeuvres. Mais c'est en vertu d'un préjugé, et nullement par

choix et par l'effet d'une préférence spontanée. Les oeuvres que tout le monde admire sont celles que

personne n'examine. On les reçoit comme un fardeau précieux, qu'on passe à d'autres sans y regarder.

Croyez-vous vraiment qu'il y ait beaucoup de liberté dans l'approbation que nous donnons aux classiques

grecs, latins, et même aux classiques français? Le goût aussi qui nous porte vers tel ouvrage

contemporain et nous éloigne de tel autre est-il bien libre? N'est-il pas déterminé par beaucoup de

circonstances étrangères au contenu de cet ouvrage, dont la principale est l'esprit d'imitation, si puissant

chez l'homme et chez l'animal? Cet esprit d'imitation nous est nécessaire pour vivre sans trop

d'égarement; nous le portons dans toutes nos actions et il domine notre sens esthétique. Sans lui les

opinions seraient en matière d'art beaucoup plus diverses encore qu'elles ne sont. C'est par lui qu'un

ouvrage qui, pour quelque raison que ce soit, a trouv d'abord quelques suffrages, en recueille ensuite un

plus grand nombre. Les premiers seuls étaient libres; tous les autres ne font qu'obéir. Ils n'ont ni

spontanéité, ni sens, ni valeur, ni caractère aucun. Et par leur nombre ils font la gloire. Tout dépend d'un

très petit commencement. Aussi voit-on que les ouvrages méprisés à leur naissance ont peu de chance de

plaire un jour, et qu'au contraire les ouvrages célèbres dès le début gardent longtemps leur réputation et

sont estimés encore après être devenus inintelligibles. Ce qui prouve bien que l'accord est le pur effet du

préjugé, c'est qu'il cesse avec lui. On en pourrait donner de nombreux exemples. Je n'en rapporterai qu'un

seul. Il y a une quinzaine d'années, dans l'examen d'admission au volontariat d'un an, les examinateurs

militaires donnèrent pour dictée aux candidats une page sans signature qui, citée dans divers journaux, y

fut raillée avec beaucoup de verve et excita la gaieté de lecteurs très lettrés. - «Où ces militaires,

demandait-on, étaient-ils allés cherchée des phrases si baroques et si ridicules?» Ils les avaient prises

pourtant dans un très beau livre. C'était du Michelet, et du meilleur, du Michelet du plus beau temps.

Messieurs les officiers avaient tiré le texte de leur dictée de cette éclatante description de la France par

laquelle le grand écrivain termine le premier volume de son Histoire et qui en est un des

morceaux les plus estimés. «_En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs produits.

Au Nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et

le houblon, leur vigne amère du nord, etc., etc._» J'ai vu des connaisseurs rire de ce style, qu'ils croyaient

celui de quelque vieux capitaine. Le plaisant qui riait le plus fort était un grand zélateur de Michelet.

Cette page est admirable, mais, pour être admirée d'un consentement unanime, faut-il encore qu'elle soit

signée. Il en va de même de toute page écrite de main d'homme. Par contre, ce qu'un grand nom

recommande a chance d'être lou aveuglément. Victor Cousin découvrait dans Pascal des sublimités qu'on

a reconnu être des fautes du copiste. Il s'extasiait par exemple sur certains «raccourcis d'abîme» qui

proviennent d'une mauvaise lecture. On n'imagine pas M. Victor Cousin admirant des «raccourcis

d'abîme» chez un de ses contemporains, Les rhapsodies d'un Vrain Lucas furent favorablement

accueillies de l'Académie des sciences sous les noms de Pascal et de Descartes. Ossian semblait l'égal

d'Homère quand on le croyait ancien. On le méprise depuis qu'on sait que c'est Mac-Pherson.

Lorsque les hommes ont des admirations communes et qu'ils en donnent chacun la raison, la concorde se
change en discorde. Dans un même livre ils approuvent des choses contraires qui ne peuvent s'y trouver

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