|
Anatole France - Le Jardin d'Épicure
dans l'âge des souvenirs. Il est certain que, si les femmes n'écrivent pas mieux que les hommes, elles écrivent autrement et laissent traîner sur le papier un peu de leur grâce divine. Pour ma part, je suis très reconnaissant à madame de Caylus et à madame de Staal-Delaunay d'avoir laissé des pattes de mouche immortelles.
Ce serait la moins philosophique des idées que de se figurer la science entrant dans le système moral d'une femme ou d'une fille comme un corps étranger, comme un élément perturbateur d'une puissance incalculable. Mais, s'il était naturel et légitime de vouloir instruire les jeunes filles, il est certain qu'on s'y est très mal pris. On commence heureusement à le reconnaître. La science est le lien de l'homme avec la nature. Elles ont besoin comme nous d'une part de connaissance. A la façon dont on a voulu les instruire, bien loin de multiplier leurs rapports avec l'Univers, on les a séparées et comme retranchées de la nature. On leur a enseigné des mots et non des choses, et on leur a mis dans la tête de longues nomenclatures d'histoire, de géographie et de zoologie qui n'ont par elles-mêmes aucune signification. Ces innocentes créatures ont porté leur faix et plus que leur faix de ces programmes iniques que l'orgueil démocratique et le patriotisme bourgeois élevèrent comme les Babels de la cuistrerie.
On était parti de l'idée absurde qu'un peuple est savant quand tout le monde y sait les mêmes choses, comme si la diversité des fonctions n'entraînait pas la diversité des connaissances, et comme s'il était profitable qu'un marchand sût ce que sait un médecin! Cette idée se trouva féconde en erreurs; notamment, elle en enfanta une autre encore plus méchante qu'elle. On s'imagina que les éléments des sciences spéciales sont utiles aux personnes destinées à n'en poursuivre ni les applications ni la théorie. On s'imagina que la terminologie avait en anatomie, par exemple, ou en chimie, une valeur propre, et qu'on était intéressé à la connaître, indépendamment de l'usage qu'en font les chirurgiens et les chimistes. Cette superstition est aussi folle que celle des vieux Scandinaves qui écrivaient en caractères runiques et s'imaginaient qu'il y a des mots assez puissants, si on les prononçait jamais, pour éteindre le soleil et réduire la terre en poudre.
On sourit de pitié en songeant à ces pédagogues qui enseignent aux enfants les mots d'une langue que ceux-ci n'entendront ni ne parleront jamais. Ils disent, ces barbacoles, qu'ils enseignent ainsi les éléments des sciences et donnent aux filles des clartés de tout. Mais qui ne voit qu'ils leur donnent seulement des ténèbres de tout et que, pour mettre des idées dans ces jeunes têtes, molles et légères, il faudrait user d'une tout autre méthode? Montrez en peu de mots les grands objets d'une science, marquez-en les résultats par quelques exemples frappants. Soyez des généralisateurs, soyez des philosophes et cachez si bien votre philosophie qu'on vous croie aussi simples que les esprits auxquels vous parlez. Exposez sans jargon, dans la langue vulgaire et commune à tous, un petit, nombre de faits qui frappent l'imagination et contentent l'intelligence. Que votre parole soit naïve, grande et généreuse. Ne vous flattez pas d'enseigner un grand nombre de choses. Excitez seulement la curiosité. Contents d'ouvrir les esprits, ne les surchargez point. Mettez-y l'étincelle. D'eux-mêmes, ils s'éprendront par l'endroit où ils sont inflammables.
Et si l'étincelle s'éteint, si certaines intelligences restent obscures, du moins vous ne les aurez point brûlées. Il y aura toujours des ignorants parmi nous. Il faut respecter toutes les natures et laisser à la simplicité celles qui y sont vouées. Cela est particulièrement nécessaire pour les filles qui, la plupart, font leur temps sur la terre dans des emplois où on leur demande tout autre chose que des idées générales et des connaissances techniques. Je voudrais que l'enseignement qu'on donne aux filles fût surtout une discrète et douce sollicitation.
|