bibliotheq.net - littérature française
 

Anatole France - Le Jardin d'Épicure

vieux Cadmus. Il l'a fait non par la charité du genre humain ni par désir d'une vaine gloire, mais pour
l'amour du lucre et en vue d'un profit tangible et certain. Il l'a fait pour s'enrichir et avec l'envie de boire

pendant sa vieillesse du vin dans des coupes d'or, sur une table d'argent, au milieu de femmes blanches

dansant des danses voluptueuses et jouant de la harpe. Car le vieux Cadmus ne croit ni à la bonté ni à la

vertu. Il sait que les hommes sont mauvais et que, plus puissants que les hommes, les dieux sont pires. Il

les craint; il s'efforce de les apaiser par des sacrifices sanglants. Il ne les aime point. Il n'aime que

lui-même. Je me peins tel que je suis. Mais considérez que, si je n'avais pas recherché les violents plaisirs

des sens, je n'aurais pas travaillé pour m'enrichir, je n'aurais pas invent les arts dont vous jouissez encore

aujourd'hui. Et puisqu'enfin, cher monsieur, n'ayant pas assez d'esprit pour devenir marchand, vous êtes

scribe et faites des écritures à la manière des Grecs, vous devriez m'honorer à l'égal d'un dieu, moi, à qui

vous devez l'alphabet. J'en suis l'inventeur. Vous pensez bien que je ne l'ai créé que pour la commodité

de mon commerce et sans prévoir le moins du monde l'usage qu'en feraient plus tard les peuples

littéraires. Il me fallait un système de notation simple et rapide. Je l'eusse volontiers pris à mes voisins,

ayant l'habitude de tirer d'eux tout ce qui pouvait me convenir. Je ne me pique pas d'originalité, ma

langue est celle des sémites; ma sculpture est tantôt égyptienne et tantôt babylonienne. Si j'avais eu une

bonne écriture sous la main, je ne me serais pas mis en frais d'invention sur cette matière. Mais ni les

hiéroglyphes des peuples que vous nommez aujourd'hui, sans les connaître, Hittites ou Heléens***, ni

l'écriture sacrée des Egyptiens ne répondaient à mes besoins. C'étaient là des écritures compliquées et

lentes, mieux faites pour s'étendre sur les murailles des temples et des tombeaux que pour se presser sur

les tablettes d'un négociant. Même abrégée et cursive, l'écriture des scribes égyptiens gardait encore, de

son type premier, la lourdeur, l'embarras et l'indécision. Le système tout entier était mauvais.

L'hiéroglyphe simplifié restait encore l'hiéroglyphe, c'est-à-dire quelque chose de terriblement confus.

Vous savez comment les Égyptiens mêlaient dans leurs hiéroglyphes, tant parfaits qu'abrégés, les signes

représentant des idées aux signes représentant des sons. Par un coup de génie, je pris vingt-deux de ces

signes innombrables et j'en fis les vingt-deux lettres de mon alphabet. Des lettres, c'est-à-dire des signes

correspondant chacun à un son unique, et fournissant par leur association prompte et facile le moyen de

peindre fidèlement tous les sons! N'était-ce point ingénieux?

- Oui, sans doute, c'était ingénieux, et plus encore que vous ne croyez. Et nous vous devons un présent
inestimable. Car sans l'alphabet point de notation exacte du discours, point de style, partant point de

pensée un peu délicate, point d'abstractions, point de philosophie subtile. Il serait aussi absurde

d'imaginer Pascal écrivant les Provinciales en caractères cunéiformes que de croire que le Zeus

d'Olympie a été sculpté par un phoque. Inventé pour tenir des livres de commerce, l'alphabet phénicien

est devenu dans le monde entier l'instrument nécessaire et parfait de la pensée, et l'histoire de ses

transformations est intimement liée à celle du développement de l'esprit humain. Votre invention est

infiniment belle et précieuse, encore qu'imparfaite. Car vous n'avez pas songé aux voyelles, et ce sont les

Grecs ingénieux qui les ont trouvées. Leur part en ce monde était de porter toutes choses à la perfection.

- Les voyelles, je vais vous dire j'ai toujours eu la mauvaise habitude de les brouiller et de les confondre.
Vous vous en êtes peut-être aperçu ce soir: le vieux Cadmus parle un peu de la gorge.

- Je le lui pardonne, je lui pardonnerais presque le rapt de la vierge Io, puisque enfin son père Inachos
n'était qu'un chef de sauvages portant pour sceptre un bois de cerf, sculpté à la pointe du silex. Je lui

pardonnerais même d'avoir fait connaître aux Béotiens pauvres et vertueux les danses frénétiques des

Bacchantes, je lui pardonnerais tout, pour avoir donné à la Grèce et au monde le plus précieux des

talismans, les vingt-deux lettres de l'alphabet phénicien. De ces vingt-deux lettres sont sortis tous les

alphabets de l'univers. Il n'est point de pensée sur cette terre qu'ils ne fixent et ne gardent. De votre

< page précédente | 34 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.