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Anatole France - Le Jardin d'Épicure
trésors, observant les sept Cabires qui voguent par le ciel en leur barque étincelante, guidant ma route sur cette étoile immobile que les Grecs nommaient, à cause de moi, la Phénicienne, j'ai sillonné toutes les mers et abord tous les rivages; je suis allé chercher l'or de la Colchide, l'acier des Chalybes, les perles d'Ophir, l'argent de Tartesse; j'ai pris en Bétique le fer, le plomb, le cinabre, le miel, la cire et la poix, et, franchissant les bornes du monde, j'ai couru sous les brumes de l'Océan jusqu'à l'île sombre des Bretons, dont je suis revenu vieux, les cheveux blancs, riche de l'étain que les Égyptiens, les Hellènes et les Italiotes m'achetèrent au poids de l'or. La Méditerranée était alors mon lac. J'ai fond sur ses côtes encore sauvages des centaines de comptoirs, et cette fameuse Thèbes n'est qu'une citadelle où je gardais de l'or. J'ai trouvé en Grèce des sauvages armés de bois de cerf et de pierres éclatées. Je leur ai donné le bronze, et c'est par moi qu'ils ont connu tous les arts.
On sentait dans son regard et dans ses paroles une duret blessante, je lui répondis sans amitié:
- Oh! vous étiez un négociant actif et intelligent. Mais vous n'aviez point de scrupules, et vous vous conduisiez, l'occasion, en vrai pirate. Quand vous abordiez sur une côte de la Grèce ou des îles, vous aviez soin d'étaler sur le rivage des parures et de riches étoffes, et si les filles de la côte, conduites par un invincible attrait, venaient seules, à l'insu de leurs parents, contempler les choses désirées, vos marins enlevaient ces vierges qui criaient et pleuraient en vain, et ils les jetaient, liées et frémissantes, dans le fond de vos vaisseaux, à la garde du nain rouge. N'avez-vous point ainsi, vous et les vôtres, volé la jeune Io, fille du roi Inachos, pour la vendre en Egypte?
- C'est bien probable. Ce roi Inachos était le chef d'une petite tribu sauvage. Sa fille était blanche, avec des traits fins et purs. Les relations entre les sauvages et les hommes civilisés ont été les mêmes de tout temps.
- Il est vrai; mais vos Phéniciens ont commis des vols inouïs dans le monde. Ils n'ont pas craint de dérober des sarcophages et de dépouiller les hypogées égyptiens pour enrichir leurs nécropoles de Gébal.
- De bonne foi, monsieur, sont-ce là des reproches à faire à un homme très ancien, à celui que Sophocle appelait déjà l'antique Cadmus? Il y a cinq minutes à peine que nous causons ensemble dans votre cabinet et vous oubliez tout à fait que je suis votre aîné de vingt-huit siècles. Reconnaissez en moi, cher monsieur, un vieux Chananéen qu'il ne faut pas chicaner sur quelques caisses de momies et quelques filles de sauvages volées en Egypte ou en Grèce. Admirez plutôt la force de mon intelligence et la beauté de mon industrie. Je vous ai parlé de mes navires. Je pourrais vous montrer mes caravanes allant chercher dans le Yemen l'encens et la myrrhe, dans le Harran les pierreries et les épices, en Ethiopie l'ivoire et l'ébène. Mais mon activité ne s'exerçait pas seulement dans l'échange et le négoce. J'étais un manufacturier habile, alors que le monde autour de moi sommeillait dans la barbarie. Métallurgiste, teinturier, verrier, joaillier, j'exerçais mon génie dans ces arts du feu, si merveilleux qu'ils semblent magiques. Regardez les coupes que j'ai ciselées et admirez le goût délicat du vieux bijoutier de Chanaan! Et je n'étais pas moins admirable dans les travaux agricoles. De cette étroite bande de terre resserrée entre le Liban et la mer, j'ai fait un jardin délicieux. On y retrouve encore les citernes que j'ai creusées. Un de vos maîtres a dit: «Seul l'homme de Chanaan pouvait bâtir des pressoirs pour l'éternité.» Connaissez mieux le vieux Cadmus. J'ai fait passer tous les peuples méditerranéens de l'âge de pierre à l'âge de bronze. J'ai appris à vos Grecs les principes de tous les arts. En échange du blé, du vin et des peaux de bête qu'ils m'apportaient, je leur ai donné des coupes où se baisaient des colombes et des figurines de terre, qu'ils ont copiées depuis, en les arrangeant à leur goût. Enfin, je leur ai donné un alphabet sans lequel ils n'auraient pu ni fixer ni même préciser leurs pensées que vous admirez. Voilà ce qu'a fait le
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