|
Anatole France - Le Jardin d'Épicure
sentait confusément l'âme de tous les livres endormis. Ma plume sommeillait entre mes doigts et je songeais à des choses très anciennes, quand de la fumée de ma cigarette, comme des vapeurs d'une herbe magique, sortit un personnage étrange: ses cheveux bouclés, ses yeux longs et luisants, son nez busqué, ses lèvres épaisses, sa barbe noire, frisée à la mode assyrienne, son teint de bronze clair, l'expression de ruse et de sensualité cruelle empreinte sur son visage, les formes trapues de son corps et ses riches vêtements révélaient un de ces Asiatiques appelés barbares par les Hellènes. Il était coiffé d'un bonnet bleu fait comme une tête de poisson et semé d'étoiles. Il portait une robe pourpre, brodée de figures d'animaux, et tenait d'une main un aviron, de l'autre des tablettes. Je ne me troublai point à sa vue. Que des fantômes apparaissent dans une bibliothèque, rien de plus naturel. Où se montreraient les ombres des morts, sinon au milieu des signes qui gardent leur souvenir? J'invitai l'étranger à s'asseoir. Il n'en fit rien.
- Laissez, me dit-il, et faites comme si je n'étais pas là, je vous prie. Je suis venu regarder ce que vous écriviez sur ce mauvais papier. J'y prends plaisir; non que je me soucie en aucune façon des idées que vous pouvez exprimer. Mais les caractères que vous tracez m'intéressent infiniment. En dépit des altérations qu'elles ont subies en vingt-huit siècles d'usage, les lettres qui sortent de votre plume ne me sont point étrangères. Je reconnais ce B qui, de mon temps, s'appelait beth, c'est-à-dire maison. Voici l'L, que nous nommions lamed, parce qu'il était en forme d'aiguillon. Ce G vient de notre gimel, au cou de chameau, et cet A, sort de notre aleph, en tête de boeuf. Quant au D que je vois là, il représenterait aussi fidèlement que le daleth, qui lui a donn naissance, l'entrée triangulaire de la tente plantée dans le sable du désert, si par un trait cursif vous n'aviez arrondi les contours de ce signe d'une vie antique et nomade. Vous avez altéré le daleth ainsi que toutes les lettres de mon alphabet. Mais je ne vous le reproche pas. C'était pour aller plus vite. Le temps est précieux. Le temps, c'est de la poudre d'or, des dents d'éléphant et des plumes d'autruche. La vie est courte. Il faut, sans perdre un moment, négocier et naviguer, afin de gagner des richesses, pour vieillir heureux et respecté.
- Monsieur, lui dis-je, à votre aspect comme à vos discours, je vous reconnais pour un vieux Phénicien.
Il me répondit simplement:
- Je suis Cadmus, l'ombre de Cadmus.
- En ce cas, répliquai-je, vous n'existez pas proprement. Tous êtes mythique et allégorique. Car il est impossible de donner créance à tout ce que les Grecs ont dit de vous. Ils content que vous avez tué, au bord de la fontaine d'Ares, un dragon dont la gueule vomissait des flammes, et qu'ayant arraché les dents du monstre vous les avez semées dans la terre où elles se changèrent en hommes. Ce sont des contes, et vous-même, monsieur, vous êtes fabuleux.
- Que je le sois devenu dans la suite des âges, il se peut, et que ces grands enfants que vous nommez les Grecs aient mêlé des fables à ma mémoire, je le crois, mais je n'en ai nul souci. Je ne me suis jamais inquiété de ce qu'on penserait de moi après ma mort; mes craintes et mes espérances n'allaient point au delà de cette vie dont on jouit sur la terre, et qui est la seule que je connaisse encore aujourd'hui. Car je n'appelle pas vivre flotter comme une vaine ombre dans la poussière des bibliothèques et apparaître vaguement à M. Ernest Renan ou à M. Philippe Berger. Et cet état de fantôme me semble d'autant plus triste que j'ai mené, de mon vivant, l'existence la plus active et la mieux remplie. Je ne m'amusais point à semer dans les champs béotiens des dents de serpent, à moins que ces dents ne fussent les haines et l'envie que faisaient naître dans l'âme des pâtres du Cythéron ma richesse et ma puissance. J'ai navigué toute ma vie. Dans mon vaisseau noir, qui portait à sa proue un nain rouge et monstrueux, gardien de mes
|