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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

d'exaltation dans les communautés. Les vertus y vont leur petit train. Tout, jusqu'au sentiment du divin, y
garde un prudent terre-à-terre. Pas d'envolée. Le spiritualisme, dans sa sagesse, s'y matérialise autant qu'il

peut, et il le peut beaucoup plus qu'on ne pense communément. La grande affaire de la vie y est si bien

divisée en une suite de petites affaires que l'exactitude supplée à tout. Rien ne rompt jamais la trame

égale de l'existence. Le devoir y est très simple. La règle le trace. Il y a là de quoi satisfaire les âmes

timides, douces et obéissantes. Une telle vie tue l'imagination et non pas la gaieté. Il est rare de

rencontrer l'expression d'une tristesse profonde sur le visage d'une religieuse. A l'heure qu'il est, on

chercherait vainement dans les couvents de France une Virginie de Leyva ou une Giulia Carraciolo,

victimes révoltées, respirant avec ivresse à travers les grilles du cloître les parfums de la nature et du

monde. On n'y trouverait pas non plus, je crois, une sainte Thérèse ou une sainte Catherine de Sienne.

L'âge héroïque des couvents est jamais passé. L'ardeur mystique s'éteint. Les causes qui jetaient tant

d'hommes et de femmes dans les monastères n'existent plus. Aux temps de violence, quand l'homme, mal

assuré de goûter les fruits de son travail, se réveillait sans cesse aux cris de mort, aux lueurs de l'incendie,

quand la vie était un cauchemar, les plus douces âmes s'en allaient rêver du ciel dans des maisons qui

s'élevaient comme de grands navires au-dessus des flots de la haine et du mal. Ces temps ne sont plus. Le

monde est devenu à peu près supportable. On y reste plus volontiers. Mais ceux qui le trouvent encore

trop rude et trop peu sûr sont libres, après tout, de s'en retirer. L'Assemblée constituante avait eu tort de

le contester, et nous avons eu raison de l'admettre en principe.

J'ai l'honneur de connaître la supérieure d'une communauté dont la maison-mère est à Paris. C'est une
femme de bien et qui m'inspire un sincère respect. Elle me contait, il y a peu de temps, les derniers

moments d'une de ses religieuses, que j'avais connue dans le monde rieuse et jolie, et qui était allée

s'éteindre de phtisie au couvent.

«Elle a fait une sainte mort, me dit la supérieure. Elle se levait de son lit tous les jours de sa longue
maladie, et deux soeurs converses la portaient à la chapelle. Elle y priait encore le matin de sa délivrance.

Un cierge allumé devant l'image de saint Joseph s'égouttait sur le parquet. Elle donna l'ordre à une des

soeurs converses de redresser ce cierge. Puis elle se renversa en arrière, poussa un grand soupir et entra

en agonie. On l'administra. Elle ne put témoigner que par le mouvement de ses yeux de la piété avec

laquelle elle recevait les sacrements des morts.

Ce petit récit me fut fait avec une admirable simplicité. La mort est l'acte le plus important de la vie
religieuse. Mais l'existence cénobitique y prépare si bien qu'il ne reste pas plus à faire en ce moment-là

qu'en tout autre. On redresse un cierge qui s'égouttait et l'on meurt. Il n'en fallait pas plus pour compléter

une sainteté minutieuse.

*
* *

DE L'ENTRETIEN QUE J'EUS CETTE NUIT
AVEC UN FANTÔME

SUR LES ORIGINES DE L'ALPHABET

Dans le silence de la nuit, j'écrivais, j'écrivais depuis longtemps. Renvoyant sur ma table la lumière de la
lampe, l'abat-jour laissait dans l'ombre les livres qui montent en étages sur les quatre faces du cabinet de

travail. Le feu mourant semait dans les cendres ses derniers rubis. Les acres vapeurs du tabac

épaississaient l'air; devant moi, dans une coupe, sur un monceau de cendres, une dernière cigarette élevait

tout droit sa mince fumée bleue. Et les ténèbres de cette chambre étaient mystérieuses, parce qu'on y

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