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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

Feuillantines. Il était rédigé en français et avait ceci de remarquable que chaque péché était imprimé sur
une petite fiche collée au feuillet par le bord seulement. Pendant l'examen de conscience, dans la

chapelle, la pénitente n'avait besoin ni de plume ni de crayon pour noter ses fautes graves ou légères. Il

lui suffisait de corner la petite bande portant mention d'un péché qu'elle avait commis. Et dans le

confessionnal, aidée de son livre, qu'elle suivait de corne en corne, soeur Anne ne risquait pas d'oublier

quelque manquement aux commandements de Dieu ou à ceux de l'Église.

Or, dans le moment que je trouvai ce petit livre chez mon ami Legoubin, je vis que plusieurs coulpes y
étaient marquées d'un pli unique. C'étaient les coulpes extraordinaires de soeur Anne. D'autres avaient été

cornées bien des fois et les angles du papier étaient tout usés. C'étaient là les péchés mignons de soeur

Anne.

Comment en douter? Le livre n'avait pas servi depuis la dispersion des religieuses en 1790. Il était encore
plein des pieuses images et des prières historiées que la bonne fille avait glissées entre les pages.

Je connus de la sorte l'âme de soeur Anne. Je n'y trouvai que des péchés innocents s'il en fut, et j'ai grand
espoir que soeur Anne est assise aujourd'hui à la droite du Père. Jamais coeur plus pur n'a battu sous la

robe blanche des Feuillantines. Je me figure cette sainte fille d'aspect candide, un peu grasse, se

promenant à pas lents entre les carrés de choux du jardin conventuel, et marquant sans trouble, de son

doigt blanc, sur le livre, ses péchés aussi réguliers que sa vie: paroles vaines, distractions dans les

assemblées, distractions aux offices, désobéissances légères et sensualité dans les repas. Ce dernier trait

me touche jusqu'aux larmes. Soeur Anne mangeait avec sensualité des racines cuites à l'eau. Elle n'était

point triste. Elle ne doutait point. Elle ne tenta jamais Dieu. Ces péchés-là n'ont point de corne dans le

petit livre. Religieuse, elle avait le coeur monastique. Sa destinée était conforme à sa nature. Voilà le

secret de la sagesse de soeur Anne.

Je ne sais, mais je crois bien qu'il y a beaucoup de soeurs Anne aujourd'hui dans les couvents de femmes.
J'aurais plusieurs reproches à faire aux moines; j'aime mieux dire tout de suite que je ne les aime pas

beaucoup. Quant aux religieuses, je crois qu'elles ont pour la plupart, comme soeur Anne, un coeur

monastique, dans lequel abondent les grâces de leur état.

Et pourquoi sans cela seraient-elles entrées an couvent? Aujourd'hui, elles n'y sont plus jetées par
l'orgueil et l'avarice de leur famille. Elles prennent le voile parce qu'il leur convient de le prendre. Elles le

quitteraient s'il leur plaisait de le quitter, et vous voyez qu'elles le gardent. Les dragons philosophes,

qu'on voit forçant les clôtures dans les vaudevilles de la Révolution, avaient vite fait d'invoquer la nature

et de marier les nonnes. La nature est plus vaste que ne croient les dragons philosophes; elle réunit le

sensualisme et l'ascétisme dans son sein immense; et quant aux couvents, il faut bien que le monstre soit

aimable, puisqu'il est aimé et qu'il ne dévore plus que des victimes volontaires. Le couvent a ses charmes.

La chapelle, avec ses vases dorés et ses roses en papier, une sainte Vierge peinte de couleurs naturelles et

éclairée par une lumière pâle et mystérieuse comme le clair de lune, les chants et l'encens et la voix du

prêtre, voilà les premières séductions du cloître; elles l'emportent quelquefois sur celles du monde.

C'est que ces choses ont une âme et qu'elles contiennent toute la somme de poésie accessible à certaines
natures. Sédentaire et faite pour une vie discrète, humble, cachée, la femme se trouve tout d'abord à son

aise au couvent. L'atmosphère en est tiède, un peu lourde; elle procure aux bonnes filles les délices d'une

lente asphyxie. On y goûte un demi-sommeil. On y perd la pensée. C'est un grand débarras. En échange,

on y gagne la certitude. N'est-ce pas, au point de vue pratique, une excellente affaire? Je compte pour peu

les titres d'épouse mystique de Jésus, de vase d'élection et de colombe immaculée. On n'a guère

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