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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

qu'elles étaient belles. Aujourd'hui, j'expie cette mauvaise pensée dans les tourments du purgatoire.
Reconnaissez, mes filles, l'adorable bonté de Dieu, et priez pour moi.» Il y a dans ces minces ouvrages de

théologie enfantine mille contes de cette sorte qui donnent trop de prix à la puret pour ne pas rendre en

même temps la volupté infiniment précieuse.

En considération de leur beauté, l'Église fit d'Aspasie, de Laïs et de Cléopâtre des démons, des dames de
l'enfer. Quelle gloire! Une sainte même n'y serait pas insensible. La femme la plus modeste et la plus

austère, qui ne veut ôter le repos à aucun homme, voudrait pouvoir l'ôter à tous les hommes. Son orgueil

s'accommode des précautions que l'Église prend contre elle. Quand le pauvre saint Antoine lui crie:

«Va-t'en, bête!» cet effroi la flatte. Elle est ravie d'être plus dangereuse qu'elle ne l'eût soupçonné.

Mais ne vous flattez point, mes soeurs; vous n'avez pas paru en ce monde parfaites et armées. Vous fûtes
humbles à votre origine. Vos aïeules du temps du mammouth et du grand ours ne pouvaient point sur les

chasseurs des cavernes ce que vous pouvez sur nous. Vous étiez utiles alors, vous étiez nécessaires; vous

n'étiez pas invincibles. A dire vrai, dans ces vieux âges, et pour longtemps encore, il vous manquait le

charme. Alors vous ressembliez aux hommes et les hommes ressemblaient aux bêtes. Pour faire de vous

la terrible merveille que vous êtes aujourd'hui, pour devenir la cause indifférente et souveraine des

sacrifices et des crimes, il vous a fallu deux choses: la civilisation qui vous donna des voiles et la religion

qui nous donna des scrupules. Depuis lors, c'est parfait: vous êtes un secret et vous êtes un péché. On

rêve de vous et l'on se damne pour vous. Vous inspirez le désir et la peur; la folie d'amour est entrée dans

le monde. C'est un infaillible instinct qui vous incline à la piété. Vous avez bien raison d'aimer le

christianisme. Il a décuplé votre puissance. Connaissez-vous saint Jérôme? A Rome et en Asie, vous lui

fîtes une telle peur qu'il alla vous fuir dans un affreux désert. Là, nourri de racines crues et si brûlé par le

soleil qu'il n'avait plus qu'une peau noire et collée aux os, il vous retrouvait encore. Sa solitude était

pleine de vos images, plus belles encore que vous-mêmes.

Car c'est une vérité trop éprouvée des ascètes que les rêves que vous donnez sont plus séduisants, s'il est
possible, que les réalités que vous pouvez offrir. Jérôme repoussait avec une égale horreur votre souvenir

et votre présence. Mais il se livrait en vain aux jeûnes et aux prières; vous emplissiez d'illusions sa vie

dont il vous avait chassées. Voilà la puissance de la femme sur un saint. Je doute qu'elle soit aussi grande

sur un habitué du Moulin-Rouge. Prenez garde qu'un peu de votre pouvoir ne s'en aille avec la foi et que

vous ne perdiez quelque chose à ne plus être un péché.

Franchement, je ne crois pas que le rationalisme soit bon pour vous. A votre place, je n'aimerais guère les
physiologistes qui sont indiscrets, qui vous expliquent beaucoup trop, qui disent que vous êtes malades

quand nous vous croyons inspirées et qui appellent prédominance des mouvements réflexes votre facult

sublime d'aimer et de souffrir. Ce n'est point de ce ton qu'on parle de vous dans la Légende dorée: on

vous y nomme blanche colombe, lis de pureté, rose d'amour. Cela est plus agréable que d'être appelée

hystérique, hallucinée et cataleptique, comme on vous appelle journellement depuis que la science a

triomphé.

Enfin si j'étais de vous, j'aurais en aversion tous les émancipateurs qui veulent faire de vous les égales de
l'homme. Ils vous poussent à déchoir. La belle affaire pour vous d'égaler un avocat ou un pharmacien!

Prenez garde: déjà vous avez dépouillé quelques parcelles de votre mystère et de votre charme. Tout n'est

pas perdu: on se bat, on se ruine, on se suicide encore pour vous; mais les jeunes gens assis dans les

tramways vous laissent debout sur la plate-forme. Votre culte se meurt avec les vieux cultes.

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