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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

chassons de la ville cette détestable race des moines! Pourquoi ne les lapide-t-on pas? Pourquoi ne les
jette-t-on pas dans la rivière?» Et lorsque, quatorze cents ans plus tard, Chateaubriand exalta, par la

bouche du père Aubry, les filles qui ont «sanctifié leur beauté aux chefs-d'oeuvre de la pénitence et

mutilé cette chair révoltée dont les plaisirs ne sont que des douleurs», l'abbé Morellet, qui était un vieux

philosophe, entendit avec impatience ces louanges de la vie cénobitique et s'écria: «Si ce n'est pas là du

fanatisme, je demande à l'auteur de me donner sa définition!» Que nous enseignent ces interminables

querelles, sinon que la vie religieuse fait peur la nature et que cependant elle a des raisons d'être et de

durer? Le peuple et les philosophes n'entrent pas toujours dans ces raisons. Elles sont profondes et

touchent aux plus grands mystères de la nature humaine. Le cloître a été pris d'assaut et renversé. Ses

ruines désertes se sont repeuplées. Certaines âmes y vont par une pente naturelle; ce sont des âmes

claustrales. Parce qu'elles sont inhumaines et pacifiques, elles quittent le monde et descendent avec joie

dans le silence et la paix. Plusieurs sont nées lasses; elles n'ont point de curiosité. Elles se traînent inertes

et sans désir. Ne sachant ni vivre ni mourir, elles embrassent la vie religieuse comme une moindre vie et

comme une moindre mort. D'autres sont amenées au cloître par des raisons détournées. Elles ne

prévoyaient pas le but. Innocentes blessées, une déception précoce, un deuil secret du coeur, leur a gâté

l'univers. Leur vie ne portera point de fruits; le froid en a séché la fleur. Elles ont eu trop tôt le sentiment

du mal universel. Elles se cachent pour pleurer. Elles veulent qu'on les oublie. Elles veulent oublier... Ou

plutôt, elles aiment leur douleur et elles la mettent à l'abri des hommes et des choses. Il en est d'autres

enfin qu'attire au couvent le zèle du sacrifice et qui veulent se donner tout entières, dans un abandon plus

grand encore que celui de l'amour. Celles-là, plus rares, sont les vraies épouses de Jésus-Christ. L'Église

leur prodigue les doux noms de lis et de rose, de colombe et d'agneau: elle leur promet, par la bouche de

la Reine des Vierges, la couronne d'étoiles et le trône de candeur. Mais prenons garde de renchérir sur les

théologiens. Aux époques de foi, on ne s'échauffait guère sur les vertus mystiques des religieuses. Je ne

parle pas du peuple, à qui les nonnes ont toujours été suspectes et qui a fait sur elles des contes joyeux. Je

parle du clergé séculier, dont les jugements étaient fort mélangés. N'oublions pas que la poésie des

cloîtres date de Chateaubriand et de Montalembert.

Il faut aussi considérer que les communautés diffèrent tout fait selon les temps et les pays et qu'on ne
peut les réunir toutes dans un même jugement. Le couvent fut longtemps en Occident la ferme, l'école,

l'hôpital et la bibliothèque. Il y eut des couvents pour conserver la science, d'autres pour conserver

l'ignorance. Il y en eut pour le travail comme pour l'oisiveté.

J'ai visité, il y a quelques années, la montagne sur laquelle sainte Odile, fille d'un duc d'Alsace, éleva au
milieu du XIIe siècle un monastère dont la mémoire est restée dans l'âme du peuple alsacien. Cette fille

forte chercha et trouva les moyens d'adoucir autour d'elle le grand mal de vivre dont souffraient alors les

pauvres gens. Aidée par d'habiles collaboratrices et servie par des serfs nombreux, elle défricha, cultiva

les terres, éleva des bestiaux, mit les récoltes à l'abri des pillards. Elle fut prévoyante pour les

imprévoyants. Elle enseigna la sobriét aux buveurs de cervoise, la douceur aux violents, une bonne

économie à tous. Est-il possible de découvrir une ressemblance entra ces vierges robustes et pures des

temps barbares, ces royales métayères, et les abbesses qui, sous Louis XV, mettaient des mouches pour

aller à l'office et parfumaient de poudre à la maréchale les lèvres des abbés qui leur baisaient les doigts?

Et même alors, même en ces jours de scandale, quand la noblesse jetait dans les abbayes des cadettes
révoltées, il y avait de bonnes âmes sous les grilles des maisons conventuelles. J'ai surpris les secrets de

l'une d'elles. Qu'elle me pardonne! C'est l'an passé, chez Legoubin, libraire sur le quai Malaquais. Je

trouvai un vieux manuel de confession à l'usage des religieuses. Une inscription mise sur le titre, à main

reposée, m'apprit qu'en 1779 ce livre appartenait à soeur Anne, religieuse soumise à la règle des

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