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Anatole France - Le Jardin d'Épicure

qu'il retrouve dans tous les crimes ce vieux fonds de faim et d'amour sur lequel, bons ou mauvais, nous
vivons tous. Le criminel semble venu de très loin. Il nous rapporte une image épouvantable de l'humanité

des bois et des cavernes. Le génie des races primitives revit en lui. Il garde des instincts qu'on croyait

perdus; il a des ruses que notre sagesse ignore. Il est pouss par des appétits qui sommeillent en nous

autres. Il est encore une bête et déjà un homme. De là l'admiration indignée qu'il nous inspire. Le

spectacle du crime est à la fois dramatique et philosophique. Il est pittoresque aussi, il séduit par des

groupements bizarres, des ombres farouches entrevues sur les murs, quand tout dort, des haillons

tragiques, des expressions de visage dont le secret irrite. Rustique et rampant sur la terre nourricière qu'il

abreuve depuis tant de siècles, le crime s'associe aux noires magies de la nuit, au silence amical de la

lune, aux terreurs éparses dans la nature, aux mélancolies des champs et des rivières. Faubourien et caché

dans la foule, il prend les nerfs par une odeur de bouge et d'alcool, un goût de pourriture et des accents

inouïs d'infamie. Dans le monde, je veux dire dans la société bourgeoise, où il est rare, il s'habille comme

nous, il parle comme nous, et c'est peut-être sons cette figure équivoque et vulgaire qu'il occupe le plus

fortement les imaginations. Le crime en habit noir est celui que le peuple préfère.

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Le charme qui touche le plus les âmes est le charme du mystère. Il n'y a pas de beauté sans voiles, et ce
que nous préférons, c'est encore l'inconnu. L'existence serait intolérable si l'on ne rêvait jamais. Ce que la

vie a de meilleur, c'est l'idée qu'elle nous donne de je ne sais quoi qui n'est point en elle. Le réel nous sert

à fabriquer tant bien que mal un peu d'idéal. C'est peut-être sa plus grande utilité.

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«Cela est un signe du temps,» dit-on à chaque instant. Mais il est très difficile de découvrir les vrais
signes du temps. Il y faut une connaissance du présent ainsi que du passé et une philosophie générale que

nous n'avons ni les uns ni les autres. Il m'est arrivé plusieurs fois de saisir certains petits faits qui se

passaient sous mes yeux et de leur trouver une physionomie originale dans laquelle je me plaisais à

discerner l'esprit de cette époque. «Ceci, me disais-je, devait se produire aujourd'hui et ne pouvait être

autrefois. C'est un signe du temps.» Or, j'ai retrouvé neuf fois sur dix le même fait avec des circonstances

analogues dans du vieux mémoires ou dans de vieilles histoires. Il y a en nous un fonds d'humanité qui

change moins qu'on ne croit. Nous différons très peu, en somme, de nos grands-pères. Pour que nos goûts

et nos sentiments se transforment, il est nécessaire que les organes qui les produisent se transforment

eux-mêmes. C'est l'ouvrage des siècles. Il faut des centaines et des milliers d'années pour altérer

sensiblement quelques-uns de nos caractères.

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Nous n'enfermons plus notre croyance dans les vieux dogmes. Pour nous, le Verbe ne s'est pas révélé
seulement sur la sainte montagne dont parle l'Écriture. Le ciel des théologiens nous apparaît désormais

peuplé de vains fantômes. Nous savons que la vie est brève, et, pour la prolonger, nous y mettons le

souvenir des temps qui ne sont plus. Nous n'espérons plus en l'immortalité de la personne humaine; pour

nous consoler de cette croyance morte, nous n'avons que le rêve d'une autre immortalité, insaisissable

celle-là, éparse, qu'on ne peut goûter que par avance, et qui, d'ailleurs, n'est promise qu'à bien peu d'entre

nous, l'immortalité des âmes dans la mémoire des hommes.

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