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Anatole France - Le Jardin d'Épicure
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Je sais une petite fille de neuf ans plus sage que les sages. Elle me disait tout à l'heure:
«On voit dans les livres ce qu'on ne peut pas voir en réalité, parce que c'est trop loin ou parce que c'est passé. Mais ce qu'on voit dans les livres, on le voit mal, et tristement. Et les petits enfants ne doivent pas lire des livres. Il y a tant de choses bonnes à voir, et qu'ils n'ont pas vues: les lacs, les montagnes, les rivières, les villes et les campagnes, la mer et les bateaux, le ciel et les étoiles!
Je suis bien de son avis. Nous avons une heure à vivre, pourquoi nous charger de tant de choses? Pourquoi tant apprendre, puisque nous savons que nous ne saurons jamais rien? Nous vivons trop dans les livres et pas assez dans la nature, et nous ressemblons à ce niais de Pline le Jeune qui étudiait un orateur grec pendant que sous ses yeux le Vésuve engloutissait cinq villes sous la cendre.
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Y a-t-il une histoire impartiale? Et qu'est-ce que l'histoire? La représentation écrite des événements passés. Mais qu'est-ce qu'un événement? Est-ce un fait quelconque? Non pas! c'est un fait notable. Or, comment l'historien juge-t-il qu'un fait est notable ou non? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son caractère, à son idée, en artiste enfin. Car les faits ne se divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques. Un fait est quelque chose d'infiniment complexe. L'historien présentera-t-il les faits dans leur complexité? Cela est impossible. Il les représentera dénués de presque toutes les particularités qui les constituent, par conséquent tronqués, mutilés, différents de ce qu'ils furent. Quant aux rapports des faits entre eux, n'en parlons pas. Si un fait dit historique est amené, ce qui est possible, ce qui est probable, par un ou plusieurs faits non historiques, et par cela même inconnus, comment l'historien pourra-t-il marquer la relation de ces faits et leur enchaînement? Et je suppose dans tout ce que je dis là que l'historien a sous les yeux des témoignages certains, tandis qu'en réalité on le trompe et qu'il n'accorde sa confiance à tel ou tel témoin que par des raisons de sentiment. L'histoire n'est pas une science, c'est un art. On n'y réussit que par l'imagination.
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«C'est beau, un beau crime!» s'écria un jour J.-J. Weiss dans un grand journal. Le mot fit scandale parmi les lecteurs ordinaires. Je sais un digne homme de magistrat, un bon vieillard, qui rendit le lendemain la feuille au porteur. C'était un abonné de plus de trente années, et il était dans l'âge où l'on n'aime pas à changer ses habitudes. Mais il n'hésita pas à faire ce sacrifice à la morale professionnelle. C'est, je crois, l'affaire Fualdès qui avait inspiré à J.-J. Weiss une si généreuse admiration. Je ne veux scandaliser personne. Je ne saurais. Il y faut une grâce audacieuse que je n'ai point. Pourtant je confesse que le maître avait raison et que c'est beau, un beau crime.
Les causes célèbres ont sur chacun de nous un attrait irrésistible. Ce n'est pas trop de dire que le sang répandu est pour moitié dans la poésie de l'humanité. Macbeth et Chopart dit l'Aimable sont les rois de la scène. Le goût des légendes scélérates est inné dans l'homme. Interrogez les petits enfants: ils vous diront tous que si Barbe-Bleue n'avait pas tué ses femmes, son histoire en serait moins jolie. En face d'une ténébreuse affaire d'assassinat, l'esprit ressent une curiosit étonnée.
Il s'étonne, parce que le crime est de soi-même étrange, mystérieux et monstrueux; il s'intéresse, parce
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